dimanche, décembre 02, 2007

Beau Comme Gainsbourg


C’est joli ça : les ombres qui se balancent. Ça décore. Il est joli comme ça cet appart’. J’ai vu dès le premier jour qu’il avait du potentiel ce studio. C’est vrai que 18 m2 ça laisse pas beaucoup de place pour les idées, mais l’espace c’est très aléatoire. 18 m2 ça peut être immense. Faut dire que c’était un peu la surprise cette crèche. Je pouvais pas cracher dessus. Sans revenu, parents morts, grands parents pauvres ou morts et personne d’autre pour garantir quoi que ce soit, c’est pas le meilleur profil pour les agents immobiliers, les proprios, les assureurs, les employeurs, les banquiers, les mecs.

Un profil un peu trop bas, quoi.

Un profil très droit cependant. Droit dans le mur, ouais.

Mais le mur, moi, je l’ai déjà passé, et plusieurs fois.

Contre toute attente, évidemment.

15 ans : décrochage scolaire, accrochages en tout genre. À toutes les épines. Celles des roses des garçons, celles des seringues des copines.

Putain ! Quand les quatre ombres virevoltent, là, ensemble, sur les quatre murs gris, portées par la lueur jaune pisse de l’ampoule nue, c’est beau, vraiment. J’ai l’impression que quelqu’un me berce. Je crois que si je pouvais je chialerais un bon coup. Mais je ne suis pas sûre d’en être encore capable. J’ai pas osé assez souvent alors j’en ai pas pris l’habitude, et puis j’ai oublié et j’ai séché. C’est pas des larmes que je pleurerais de toute façon mais du venin, au mieux de l’acide, au pire du sang. Alors je ne pleure pas. Bon…

18 ans, désertions : familiale, professionnelle, sentimentale. Long désert. Chaud, vide, plat. Sans embûche, sans but, sans espoir. Je m’étonnais d’être encore debout. Faut dire que ma résistance surprenait pas mal autour de moi, jusqu’à ma famille d’accueil Bien sûr qu’on aime les enfants, on adore les enfants ! Mais toi tu es trop grande. 18 ans. C’est bien, oui. C’est bien d’être arrivée jusque-là. Mais ça n’attendrissait pas, ça ne me sauvait pas. On ne peut pas te garder. Il faut que tu t’en ailles. Où tu veux. Mais ne reviens pas. C’était elle la plus méchante. Lui s’est contenté de lire son journal pendant qu’elle gueulait. Puis il m’a raccompagnée jusqu’à la porte et n’a pas osé me regarder dans les yeux. Je suis tombée, juste après qu’il ait refermé derrière moi, la tête la première dans les escaliers du jardin, et je me suis fait mal, là, au dessus de l’oeil. Je suis partie avec des larmes de sang sur les joues.

C’était beau, ça aussi. C’est très aléatoire la beauté. Je trouvais Gainsbourg beau moi.

La suite est facile à deviner, non ? Je suis partie, j’ai marché tout droit, et le soir, tard, dans un parc, j’ai rencontré ce mec, Rico, il a dit qu’il s’appelait. Il était assis sur un banc, et il dessinait. Il faisait nuit noire et ce mec était assis sur un banc, dans le noir, et dessinait. Il m’a dit que j’étais très belle sûrement. J’ai pensé qu’il était sûrement très con. Quand je me suis rendue compte qu’il était aveugle j’étais déjà amoureuse depuis dix bonnes minutes. Au bout d’une demie heure il m’a montré son dessin et a dit que c’était moi. Évidemment ça ne me ressemblait pas du tout, à part le sang dans les yeux. Il m’a emmenée chez lui, enfin on s’est emmenés mutuellement, accrochés au bras de l’autre, comme un couple de vieux, et on a baisé comme des fous pendant deux jours, comme un couple d’ados.

Après, tout est allé très vite : j’ai emménagé avec lui, et puis je suis devenue heureuse et ça, je ne le supportais pas.

Alors ce soir en rentrant, il ne me verra pas pendue mais sentira l’odeur de merde et de sang sur le sol, à mes pieds, à côté de son premier dessin de moi. Il aurait trouvé ça beau, les ombres sur les murs. Il ne pleurera pas non plus.


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