Et puis je vais sortir, ils vont me choper et me botter en touche !
Parce que je le sais, je l’ai entendue Mme Lanvin qui disait à ma mère, avec sa voix de sac plastique qu’on froisse : « Oh ! Ne vous inquiétez pas ! Il va pleurer ! À peine dehors, une bonne claque sur les fesses et je peux vous dire qu’il va la savourer sa première bouffée d’oxygène ! »
Et puis si vous saviez tout ce que j’entends, ça ne me donne vraiment pas envie d’avoir les images en plus. Ça fait trois mois que j’essaie de faire comprendre à ma mère qu’il y a un problème, trois mois que j’essaie de me faire entendre à grands coups de pieds dans le ventre. Et ma mère, naïve, qui appelle mon père, extasiée : « Il bouge ! Chéri ! Il bouge ! Chérilbouuuuuge ! Il bouge ! »
Alors mon père arrive et pose sa grosse main calleuse sur le ventre tendu de sa femme en pleurs et je l’entends glousser, bêtement, il la regarde, sûrement, avec des yeux ahuris et, amoureux, l’embrasse.
Et moi je cogne, je cogne, je cogne !
Ils le font exprès ou ils sont complètement sourds ? ! Elle l’a bien entendu pourtant maman hier, M. Lanvin, quand il lui disait avec sa voix de papier alu : « Eh bien il en est mort le petit. Ils l’ont passé à tabac jusqu’à ce qu’il en meure. 15 ans, si c’est pas triste. En même temps, je comprends que ça fasse peur. C’est pas très… naturel… deux garçons qui… Qui… Vous voyez ! ? Hein ? C’est un peu… non ? Si ? Bon. »
Maman a réfléchi un petit peu, et puis elle a dit « oui », comme ça, doucement, comme si elle avait peur. C’est vrai que pour elle M. Lanvin c’est un grand. Et puis elle a ramassé le courrier et elle a dit : « Oh ! C’est pas vrai ! Le nouveau catalogue de
Et moi je tape, je tape de toutes mes forces.
J’étais tout retourné. J’avais envie de pleurer, mais je ne sais pas pleurer encore, je suis trop petit. Et j’en suis bien content de ne pas savoir pleurer. Parce que je l’entends, Jonathan, le petit-fils de Mme Lanvin, et ça n’a pas l’air drôle le dimanche soir de l’autre côté du mur de ma chambre : « Je veux pas y aller ! » Il dit. « Les autres ils sont trop méchants ! Et je veux pas travailler ! » Et là, M. Lanvin il crie : « Travailler ! ? ? ! Je vais t’envoyer passer tes week-ends au Brésil et tu vas comprendre ce que c’est que travailler ! Là-bas, à ton âge, ils apprennent pas à lire et à compter mais ils cousent des bandes sur des chaussures 15 heures par jour dans des cages à lapins. Alors, maintenant au lit ! Et demain, ouste ! à l’école ! ! » Pendant ce temps, moi, je me demande où c’est le Brésil. Le lendemain, je l’entends dire à maman que son petit-fils est un fainéant, qu’il n’arrivera jamais à rien parce qu’il ne pense qu’à se déguiser et à dessiner.
Alors je frappe. Je frappe aussi fort que je peux.
Arrêtez vos conneries, j’ai envie de gueuler ! Il y a un monde là, autour, qui est en train de tuer ses enfants ! Un monde qui se suicide ! Ah non, c’est sûr, je veux pas y aller. Je veux pas sortir. Si c’est pour prendre une claque, bosser comme un esclave, avant de me faire lyncher dans une dizaine d’années par une bande de nazis parce que j’aurais choisi une orientation sexuelle un petit peu différente… non merci ! Parce que j’aime les garçons moi, et j’aime les filles aussi, oui, je suis tout petit mais déjà y a de la place dans mon tout petit cœur. Alors non, je préfère rester là, tout seul, dans le noir. C’est chaud, c’est épais, c’est doux. Et puis c’est calme.
D’ailleurs, tout d’un coup, je trouve ça un petit peu trop calme. Qu’est-ce qu’il se passe dehors ? Ils sont partis ? Ils abandonnent, les lâches ? Ah non, je les entends. Quoi ? Qu’est-ce qu’il dit le docteur, là ? Bistouri ? ! ? Quoi bistouri ! ? Césarienne ? ! ! Césarienne ! ! ! ? ? Hé ! Oh ! C’est quoi ça ?! Le retour de l’empire romain ? ! ! Les jeux du cirque ? ! Ils vont m’obliger à sortir, c’est ça ? ! Me lâcher au milieu de la meute et me regarder me faire écarteler, déchiqueter, lacérer, dépecer et puis mourir. Personnellement, il y a quelques étapes que je préférerais sauter. Non, non, non ! Ils m’auront pas ! Je vais m’accrocher à cette corde là, hop ! Voilà. Là ils peuvent y aller. Ils peuvent tirer maintenant pour essayer de me déloger ! Ou je fais le mort, tiens ! Je m’enroule ce cordon autour du cou, je laisse tomber ma tête sur le côté et je tire la langue. S’ils insistent je me pends pour de bon.
Bon ben allez, un petit nœud…
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