
« Dans la république d’où je viens, les enfants sont pourvus d’un père, d’une mère, d’oncles, de tantes, d’ancêtres à foison, d’un bon maître d’école, d’un animateur culturel, d’un conseiller d’éducation sentimentale, d’un orthophoniste sensible, d’un pédiatre ou plusieurs et, autant que possible, d’un psychologue fatidique, qui tous le tiennent sous le talon, et tous veulent l’aider à être libre. Car dans la république d’où je viens, la liberté y’a qu’ça qui compte ! »
Lydie Salvayre
La voiture se gare dans la cour. J’entends le crépitement des roues sur le gros gravier de l’allée devant la maison. Je me dépêche de tout ranger dans ma chambre. Je me passe un coup d’eau sur le visage. J’insiste un peu plus autour des yeux et sur les lèvres. Ma soeur aînée qui vient de me maquiller, court dans le salon, ramasse « Femme actuelle » sur la table basse et fait mine d’être plongée dans sa lecture, sur l’énorme sofa en gros velours marron. La porte s’ouvre. Je camoufle de justesse la boîte de maquillage dans mon tiroir à chaussettes.
« Bonsoir les filles. » Ma mère embrasse ma soeur, en pleine fiche cuisine.
« Daisy, où est ta soeur ?
– Dans sa chambre, je crois.
– Tu crois ?
– Dans sa chambre maman. »
Je les rejoins, un grand sourire de rigueur dévoilant mes belles dents de devant éclatantes de blancheur derrière la petite pointe rose de rouge à lèvres mal passé qui me trahit. J’ai à peine le temps de remarquer le changement dans les yeux de maman que sa lourde main s’abat déjà sur ma joue. Décoration maternelle. Du sang glisse dans ma gorge, des larmes voilent mon regard. Sur l’autre joue maman colle un baiser.
« Bonsoir Alice. »
14 Juin 1990. J’ai 12 ans. J’apprends mon passage en cinquième.
J’apprends également que Daisy, quinze ans, ne sait pas passer du rouge à lèvres, et suppose qu’elle ne saura jamais. Je la remercie d’un clin d’oeil vengeur, et d’un sourire jaune moucheté de rouge, de la gifle que je viens de recevoir par sa faute. Ce ne fut qu’une parmi d’autres. J’ai 12 ans, et déjà, je suis fatiguée.
Deux ans plus tard, même soleil d’été neuf, même bruit de roues sur la même allée.
Les années se suivent et, malheureusement, se ressemblent. J’ouvre en grand ma fenêtre, récupère mon chewing-gum collé sur mon bureau et jette mon mégot le plus loin possible par-dessus la haie. D’une embrassade chaleureuse maman m’apprend que je viens d’obtenir mon BEPC, et d’un revers fulgurant qui m’envoie balader deux mètres en arrière, qu’il faut toujours se laver les mains après avoir fumé une cigarette.
Les divers mouvements de libération qui chatouillent mes copines ces années-là passent comme un courant d’air sous ma fenêtre. Maman monte la garde. Je me découvre tout de même, mais aussi libre qu’un barreau de prison. Enfermée dans les toilettes à feuilleter les romans-photos de Daisy en me caressant. Et ma mère-sentinelle qui tambourine à la porte :
« Alice, qu’est-ce que tu fiches là-dedans ? Tu monopolises la salle d’eau depuis un quart d’heure. Dépêche-toi de sortir !
– J’arrive maman… J’arrive ! »
Je me mords les lèvres pour ne pas hurler mon empressement d’arriver.
« Sors de là tout de suite, ça suffit maintenant ! ! »
À ma sortie, sa main claque sur ma joue aussi fort que la porte sur son cadre.
Voilà ma seule liberté sexuelle jusqu’au printemps 94.
Jusqu’à Denis. Permission de 11 heures accordée pour la boum. Dans le costume à pattes d’éléphant de son père il fait tomber toutes les filles. Dans ma robe trop longue, choisie par maman, je n’ai pas besoin de lui. Je tombe toute seule. Je m’affale au milieu des danseurs. Je tombe sur lui. Je m’effondre en larmes et j’ai trop bu. Plaquée sur sa poitrine je vomis ma vie, dans tous les sens. Ma soeur est une conne et mon père un assassin et ma mère est un dictateur mais il faudra bien que je m’émancipe… « Ouais, il faudra bien que tu m’aimes en slip ! » Il a ri, a étouffé mes dernières complaintes avec sa langue et je n’ai plus aimé que lui.
L’été qui suit est plutôt noir.
Maman m’embrasse pour m’apprendre la mort de son mari-mon-père dans un accident de la route en Côte d’Ivoire où il effectuait des manoeuvres militaires. J’aurais préféré qu’elle me frappe, qu’elle me fasse mal, et grave de ses coups sur mon corps habitué la douleur que je ne ressens pas. Mais elle reste un poids mort sur ma poitrine, qui bave et essuie son nez morveux sur ma chemise. J’espère que son étreinte se resserre jusqu’à ce que mes côtes se craquellent, se fendent et rompent pour percer mes poumons et mon cœur, qu’elles me charcutent les viscères. Mais elle s’éternise là, à geindre dans mon cou et pleurer dans mon oreille. Jusqu’à ce qu’une de ses larmes s’écrasant sur le carrelage donne des idées à sa main qui s’écrase sur mon visage. Ma jupe est trop courte.
L’hiver.
Je serre dans mon poing et avec toute ma force un petit morceau de tissu que Denis m’a glissé dans la main tout à l’heure, discrètement, pendant que sa langue glissait dans ma bouche. Quand j’avale ma salive, elle a le goût de Denis et les papillons dansent dans mon ventre. Alors je frotte ma langue contre mon palais et en sécrète, en secret.
Juin 1996.
Je suis en fin de peine, en juillet j’aurai 18 ans et la vie devant moi. Mais pas d’amnistie en famille. Nous sommes en juin et ma mère me présente fièrement les « résultats » de ses « efforts », de son « éducation sans faille ». Mention au baccalauréat. Ses yeux s’emplissent d’une joie liquide, ses poils se hérissent sur ses avant-bras fripés, « Tu vois ça a du bon » pense-t-elle sûrement. Sûrement même est-elle sur le point de le dire lorsque je la devance « Mes seins s’entrechoquent à l’idée de t’avoir contentée maman, et mes deux fesses les accompagnent gaiem… » Son poing refermé sur le document officiel m’empêche de terminer. La pression de son gros bras lancé à pleine vitesse sur mon beau nez en trompette me fait reculer de deux pas, trébucher sur la table basse en verre, qui explose et m’ouvre le visage en deux, au milieu. Les amis qui plus tard me demanderont d’où vient cette méchante cicatrice trouvent là leur réponse.
La fac meuble les années suivantes.
Années sympathiques. Développement de l’esprit critique.
Je fouine dans les coins.
Je rattrape la liberté perdue quelques années plus tôt dans les romans-photos plus vite qu’elle est passée sous ma fenêtre. Tous les jours sont balades sur le près humide de ma vie grâce à Denis.
Je couine dans les foins.
Jusqu’en août 2000. Denis est parti.
Il ne m’a pas dit au revoir. Ça veut tout dire.
Et je dois faire avec la ruine et ce mur qui partage mon visage meurtri, comme une ville d’après-guerre. J’essuie les larmes de mes joues et le sang de mes poignets avec son morceau de tissu.
8 Octobre 2000.
Ils présentent une clinique et je vois une prison. Ils disent « repos », j’entends « torture ».
Novembre, mardi. Daisy me rend visite, pour se sentir mieux.
Pour jouer son rôle de grande sœur elle ment qu’elle a réussi à me faire accorder une « permission exceptionnelle » de 9 jours pour les fêtes de fin d’année. Elle a toujours parlé comme un général. Comme elle n’a rien de plus intéressant à dire, et est convaincue de toute façon que rien n’est plus intéressant, elle me fait le point sur sa vie.
Le point sur Daisy D.
Daisy a toujours voulu être une intellectuelle. Daisy obtient toujours ce qu’elle veut. Elle est capillicultrice. Son salon prospère et Prosper son futur mari salonne. Il sifflote en attendant son tour, feuillette un magazine pour se croire intelligent, et sourit. Il sourit à celle à qui il pense à chaque fois que dans la solitude de sa villa indécente il tripote et réordonne sa raie, un jour sur le côté, un jour au milieu, avec la mèche de derrière, ultime rescapée de sa médiocrité calvitienne. Il sourit exagérément, il siffle trop fort, il tape du pied à contre temps, il croise et décroise les jambes maladroitement, il fredonne, il en rajoute, il en fait des tonnes, il s’expose, mais elle ne le voit pas.
Un jour, il lui a exposé des photos de sa villa, a fredonné son salaire et rajouté un zéro sur un chèque. Elle l’a épousé. « Dr. Déroze », la plaque lui a donné des idées.
Tous les 24 Juillet elle s’en va déposer une gerbe de fleurs sur la tombe de papa et dresse avec lui un récapitulatif non exhaustif des fléaux de leur époque (les arabes, les noirs, les pédés, les clochards, les putes, les infirmes, les juifs, l’islam, et la météo, de temps en temps). Toutes les semaines elle s’arrête chez maman, qui tremble pour Parkinson, et lui déverse toute la merde hebdomadaire ramassée au salon, chez la boulangère, au club de bridge, entre deux UV, à la chorale. L’ordure qui rassure les mourrants rancuniers. Tous les trois jours elle va chez l’esthéticienne, se faire faire le maillot pour éviter que son abondante pilosité pubienne déprime son mari quand il la broute. Tous les vingt-quatre décembre enfin, elle se décore comme un sapin et prépare la petite crèche avec les petits santons, le petit mouton, la petite vache, le petit berger, la petite vierge et le petit jésus, et prie avec eux. Elle prie pour que son mari continue à gagner autant d’argent, elle prie pour que la vieille arrête de vibrer et garde un peu de force pour distribuer l’héritage, elle prie pour que son père militaire soit placé à l’extrême droite de son dieu, elle prie pour que les précieuses continuent à venir dépenser leur argent chez elle pendant qu’elle leur crache dans le dos, elle prie pour que l’inefficacité de ses ovaires cesse avant qu’il ne soit trop tard. Amen.
25 décembre 2000. J’ai une boule dans la gorge.
« AMEN ! ! » reprennent d’une même voix maman, Daisy, son-mari-Prosper et Shiva-leur-fils avant de commencer à manger. Il est Noël. Dieu n’est pas fou, mais Daisy téméraire. Elle a adopté. Elle a choisi un petit garçon d’origine sri lankaise grâce auquel elle entend prouver au monde que handicap racial ne rime pas fatalement avec illettrisme, délinquance ou précarité sociale. Elle l’a choisi jeune, pour la « malléabilité », elle dit. Shiva aura bientôt 6 ans, et subit depuis un mois maintenant « une éducation infaillible », elle dit. Elle dit aussi « Shiva là-bas c’est un peu comme Jésus ici, non ? » Et elle compte bien qu’il pardonne.
Maman l’écoute en gigotant, secouée par de violentes saccades. On croirait qu’elle rigole. Je regarde Prosper qui regarde son assiette. Je suis sûre que ses lèvres bougent. Il murmure. Je crois qu’il demande pardon à la dinde. J’ai envie de rire, mais je pleure. Daisy me montre ma chambre.
17/01/01. Daisy vient de raccrocher.
Le téléphone est fixé au mur du couloir du troisième étage, à côté de la chambre 27. Je ne le lâche pas soudainement comme dans les films, mais le garde dans ma main jusqu’à ce que mon bras soit tendu complètement. Alors, un à un je dénoue mes doigts et le combiné balance là, lentement, suspendu à son fil métallique, sans jamais cogner le mur. Assise sur son pliant jaune en face de moi, Lola, une vieille castillane grise avec des dents trop grandes balance en cadence. J’appuie mon dos contre la porte 27 et m’affaisse. Quand je suis au sol, Lola se lève, traverse le couloir et s’approche. Elle s’agenouille, souffle sur le bout de son index et le glisse le long de ma cicatrice, de la pointe de mon sourcil gauche jusqu’au milieu de ma lèvre supérieure. Elle fredonne une chanson espagnole, prend ma main, l’embrasse et se rassied sur son siège de plage. Je sens une larme passer sur ma cicatrice. Quand je la récupère sur ma langue elle a le goût de l’espoir. Maman est morte.
18 janvier, dimanche. Le jour des seniors.
Pour la première fois en trente-trois ans maman ne suivra pas la messe aujourd’hui, amère.
Lundi, 19 janvier.
La nuit dernière j’ai rêvé que je rêvais. De nous. Enfin, d’eux. Ces deux amoureux dont j’ai oublié les noms et qui nous ressemblent drôlement, même si je n’ai pas le cœur à rire.
… sous les arbres en pleurs (un peu de magie) …
« Tu sais ce que c’est mon problème. Mon problème c’est que je ne m’aime pas.
– Mais moi je t’aime c’est suffisant.
– Non ce n’est pas suffisant. Être aimé sans s’aimer c’est la pire des tortures.
– Et aimer sans s’aimer ce n’est pas pire ?
– Tu es naïve, ma petite. Aimer sans s’aimer c’est impossible.
– Alors tu ne m’aimes pas.
– Ce n’est pas le premier de mes soucis.
– T’es dégueulasse.
– Non, les dégueulasses sont ceux qui t’ont fait croire. »
Quand elle se mit à pleurer il la prit par la main. Ils continuèrent leur promenade dans l’herbe molle sous les arbres en pleurs, Elle en sautillant d’un pied sur l’autre, Lui en marchant sur les talons, dans lesquels son estomac était tombé juste après le repas. On aurait dit que toute la pluie de l’année s’était précipitée ce matin-là.
« Et si toute la pluie de l’année était tombée ce matin ? Comment pousseraient les fleurs les autres jours ?
– Écoute mignonne, on n’est pas dans un roman de Boris Vian.
– C’est qui Boris Vian ?
– Un magicien.
– Qui écrit des romans ?
– Non, qui fait apparaître des gens.
– Dans des chapeaux ?
– Non, dans des bouquins.
– Oh ! Je ne comprends rien.
– Bon. »
Lui est moche. Il est laid comme un chien mouillé mais il s’en fout. Elle aime ne pas comprendre tout ce qu’il dit. Elle aime quand il l’appelle mignonne ou petite, et les autres mots qu’il dit, comme bouquin et magicien. Elle aime être avec lui. Elle l’aime depuis ce matin.
Elle est jolie. Elle est belle comme une tartine de miel mais ne le sait pas. Il aime quand ses yeux tournent en rond quand elle ne comprend pas. Il aime quand elle sourit quand il l’appelle mignonne ou petite, ou dit des mots qu’elle aime, comme bouquin ou magicien. Il aime être avec elle. Il l’aime depuis ce matin.
Ils passèrent devant la grande gare d’où tous les trains s’enraillent pour l’aéroport d’où tous les avions s’envolent pour d’exotiques destinations. Ils s’arrêtèrent et il dit :
« Les travailleurs qui partent travailler, les touristes qui reviennent de congés, les immigrés clandestins qui rentrent chez eux sans papier, à l’intérieur tous les voyageurs pleurent. Mais il est évident, de l’extérieur, qu’ils font tous de leur mieux pour se convaincre qu’ils sont heureux.
– Sauf peut-être les émigrés clandestins. Les gares c’est dégueulasse.
– Toi ma belle, t’as le sens de la formule. »
Maintenant elle est triste comme un premier jour de colonie de vacances. Lui est gai comme un dernier jour d’école. Comme quoi le malheur des uns ne fait pas que le bonheur des autres. Alors il la prit dans ses bras et souffla dans son oreille des mots antidotes. Ils se remirent en marche, à l’inverse des conducteurs de trains qui ce jour là se mirent en grève. Elle sautilla encore, mais cette fois toujours sur le même pied. Lui marcha sur ses pointes, parce qu’il avait trop mal au ventre.
Ils traversèrent
« C’est incroyable ce quartier. C’est au milieu d’ici et pourtant on se croirait ailleurs. On se croirait en Afrique.
– C’est vrai qu’ils sont tous noirs.
– Ne dis pas ça, c’est raciste.
– Ils sont pas tous noirs ?
– Si. Mais ne dis pas noir, c’est raciste.
– Ils ne seront pas moins noir si je dis des gens de couleur, si ?
– Peut-être pas, mais ça n’a pas d’importance.
– Et gros ? C’est raciste gros ?
– Non. Gros, c’est méchant.
– Pourtant ce n’est pas un gros mot, gros ?
– C’est une question d’éthique.
– Non, c’est une question de vocabulaire.
– Oh ! Tu m’énerves.
– Bon. »
Et puis elle courut à reculons pour ne pas le perdre de vue. Lui tourna la tête parce qu’il ne voulait plus la voir au moins pour une minute. Pendant soixante-deux secondes il la trouva étouffante comme une nuit dans une caravane. Mais quand il reposa les yeux sur elle, contrairement à après une nuit dans une caravane, il se sentit reposé. Pendant qu’elle reculait, elle pensa qu’il était chiant comme une sirène avec son saint-esprit de contradiction. Mais quand elle se retourna et sentit ses yeux se poser sur sa nuque, un long frisson courut le long de sa colonne vertébrale.
Il la rejoignit au stand des chapeaux Maliens et, profitant de sa jupe courte, tira l’élastique de sa petite culotte qui claqua contre sa fesse ronde. Elle lui tira la langue et lui caressa l’oreille. Ils n’achetèrent pas un chapeau chacun malgré une jolie allitération en « cheu », mais reprirent leur route qui ressemblait maintenant drôlement à un chemin. Elle lui demanda, alors qu’ils passaient devant un restaurant Grec qui faisait de la cuisine Italienne, quelle était la chose la plus incroyable qu’il n’eut jamais vu. Alors il lui raconta l’histoire de cet homme qu’il avait vu un jour qu’il était ailleurs, juste à côté de Londres, mais encore un peu au soleil, qui avait un tic et qui, toutes les trente secondes, se mettait à courir et puis sans raison s’arrêtait, au bout de trente secondes, pendant trente secondes, avant de se remettre à courir pendant trente secondes. Et hop ! il courait, et hop ! il courait, et hop ! il courait pendant trente secondes avec des points d’exclamation, et puis s’arrêtait pendant trente secondes, avant de repartir, au bout de trente secondes, pour trente secondes, et ainsi de suite, et ainsi de suite. Ce type avait un tic de trente secondes et était, à cet instant précis, la chose la plus incroyable à laquelle il pouvait penser.
Et comme il faut toujours qu’il démontre ce qu’il dit, c’est dans son caractère, hop ! il courut hop ! il courut hop ! il courut et disparut. Maintenant il était tard et faisait un temps de grenouilles, c’est à dire à peine meilleur qu’un temps de chiens. Il était l’heure à laquelle la nuit s’étend et se laisse tomber au hasard.
Elle ferma les yeux pour ne pas voir le noir et compta jusqu’à cent pour qu’il revienne, en sautant les chiffres pairs pour gagner du temps. 3-5-7-9-11-13-15-17-19-21-23-25-27-29-31-33-35-37-39-41-43-45-47-49-51-53-55-57-59-61-63-64-c’est à quatre-vingt dix-neuf que cette histoire se corse-65-67-69-71-73-75-77-79-81-83-85-87-89-91-93-95-97-99… Quand elle revient à la vue, deux pirates blancs comme des lave-vaisselle, appuyés à un poteau raide comme un mât de vaisseau, la fixent et l’appellent, avec leurs couteaux. Un, à gauche, a dans l’oreille un anneau et un bandana sur les cheveux, l’autre, à droite, a un crochet pour main et deux tampons pour yeux. Sa première réaction fut de se dire qu’il était évident que le premier était le cerveau de la bande, sa deuxième, moins amusante, fut d’essayer de ne pas rire à sa première réaction. Dans ce cas là, ce qu’elle faisait souvent quand elle était petite, et fait encore maintenant qu’elle n’est toujours pas grande, c’est penser à quelque chose de très triste, comme l’extinction de voix de Raul son perroquet ou le fait d’être née trop tard pour voir Brassens et Brel chanter. Raul, Jacques et Georges aujourd’hui ne sont d’aucun secours, la seule chose qui l’attriste est son amour qui la quitte. Celui hop ! qui court, hop ! qui court, hop ! qui court et disparaît avec un tic. Alors elle pensa très fort à lui et à sa tête de chou et hop ! il réapparut, au coin de la rue, comme par maju.
« Qu’est ce qu’il y a les corses, on cherche des crosses ? ! »
Les deux s’arrêtèrent, se regardèrent et se retournèrent, et puis en eurent plus que marre du passé simple et se mirent vraiment en colère. Captain Crochet lança une gauche et l’homme de gauche décrocha une droite. Les deux se percutèrent et il les uppercuta.
Il s’approcha d’elle qui sautait sur ses deux pieds en claquant des mains et dit :
« Eux les écrochés, ils en ont de ces vices. »
Il rit.
Elle ne comprit encore pas et il n’expliqua rien.
Ils étaient bien.
… sous les caresses du soleil (un peu d’amour) …
Elle a dit’Je vais me coucher’et lui est resté assis. Elle traversa la salle à manger qui ne servait pas vraiment à ça, et disparut dans le noir et le couloir.
Il regardait une radio en écoutant la télé. De l’autre coté de l’écran, quelqu’une d’assez riche racontait l’histoire de quelqu’un d’assez pauvre, qui, pour nourrir ses trois femmes et son berger allemand, veillait de nuit la nuit, et le jour, veillait de jour. Il pensa à Brel un instant, et puis plus, et puis de nouveau, lorsqu’il reposa les yeux sur sa radio. De ses deux poumons il ne préférait aucun. Le droit était pollué comme une côte ouest et le gauche, blanc comme un meeting de l’affront national (un parti d’extrême droite extrêmement maladroit dont seul des gens extrêmement vieux ou extrêmement arabes ne parlent encore pour se donner en spectacle ou une excuse, et vice-versa). Le docteur lui avait dit qu’il n’était pas inhabituel que l’un des deux organes soit plus ou moins affecté que l’autre, mais que jamais il n’avait eu à diagnostiquer ce genre d’antagonisme. D’abord fier d’être une première, puis rapidement influencé par une attaque de paranoïa aiguë, il décida de faire de son mieux pour rentrer dans les normes. Alors, sur le chemin du retour vers la maison, il s’était appliqué à aspirer la fumée de ses Gitanes-sans-filtre bien au milieu, en inspirant d’une telle façon qu’il avait l’air con. À chaque feu rouge il s’arrêtait. Elle, au volant, chantait avec Bertrand Cantat un air mal connu qui la faisait chairdepouler, surtout quand il criait que… Sure-it-MA-kes a-long-Time- man-feeeeel-BAd… à des fans en sueur, et en bermudas.
’Voilà, j’arrête. ’Il dit à personne, vu qu’il était tout seul, en écrasant une dernière cigarette.
Une fois, il avait décidé d’arrêter de fumer entre chaque clope et avait réussi. Mais aujourd’hui c’était plus sérieux parce qu’il voulait faire un enfant ce soir, et ne voulait pas que le père de son fils fume. Il éteignit la télévision dans laquelle parce qu’il était tard, d’autres hommes de son âge essayaient de faire des enfants à d’autres femmes que la sienne, mais n’y arrivaient pas à cause d’un sadique metteur en scène. Il décrocha la radio du réfrigérateur sur lequel un autocollant disait’Cette fois je crois que nous sommes complètement ça y est’, il pensa à Gainsbourg un instant, et puis plus, et puis à nouveau lorsqu’il mit ses poumons sous son bras, ce qui, même à cette époque d’implantations mammaires et de guerres nucléaires intempestives, n’était pas donné à tout le monde. Il dégringola dans la chambre et grimpa sur le lit où elle rêvait déjà de lui, avec le sourire. Il voulait un enfant avec elle. Maintenant il était sûr. Ce matin quand il l’avait rencontrée il ne savait pas, mais là, il était sûr. Il l’aime. Il s’assît sur le lit et pour fêter l’amour, se glissa à côté d’elle et, sans gène, lui murmura un genre de poème :
« Je veux un bébé avec toi
Allez viens, on en fait un
Non, plein
Je veux plein de bébés avec toi
Et peut-être ils auront tes cheveux roux
Et mon humour noir
Ma tête de têtard
Et ton amour fou
Allez viens on en fait plein »
Ils se lovèrent l’un contre l’autre, et puis comme des fous.
Il ne savait pas qu’aimer pouvait faire autant de bien à l’aimeur. Dans un sens, il était puceau. C’était la première fois qu’il baisait en ne pensant pas à lui. Parfois, il s’était même demandé s’il n’était pas un petit peu homosexuel sur les bords et beaucoup trop égocentré dans les coins.
Elle avait déjà fait l’amour à maintes reprises et à beaucoup d’hommes, parce que elle est naïve, c’est dans son caractère. Mais ce soir, c’était la première fois qu’on la baisait en pensant à elle. Dans un sens, elle n’était plus seule.
Il s’appliqua à se faufiler dans les endroits recommandés. Elle s’évertua à l’entraîner où il n’osait s’aventurer. Elle pleura des « je t’aime », il plia les genoux. Il lui fit des caresses, défila ses habits. Elle n’en fit qu’à sa tête et lui mit un chapeau. Il l’arrêta aussi sec et lui dit des gros mots « Je m’aime, je suis guéri. Je m’aime et je crois que je t’aime aussi ». L’effet, l’action, de ses maux bien pansés furent récompensés d’une belle fellation. Et puis se rappelant leur objectif premier, elle l’aplatît sur le dos et s’assit au milieu. Usant du muscle télescopique, elle monta et descendit et puis montit et descenda, parce qu’elle, sous l’impact du plaisir, ne savait plus trop où elle en était. Ainsi, elle alla et vint et alla et vint et encore une fois, et de plus en plus vite. Lui, autour de son cœur claustrophobe, se hâta et serra les poings, se retint et s’arrêta et puis, n’y tenant plus, haleta et vint, encore une fois vaincu. Elle le regarda avec des yeux remplis d’amour salé, se coucha sur lui et l’embrassa sans rire. Et puis ils s’endormirent, sans se déloger.
Au matin, ils ne le savaient pas, mais sous les caresses jaunes du soleil rien n’était plus pareil, ils étaient trois.
Mardi. Janvier 2001,20.
Ce matin je me coupe les cheveux. Impulsivement et un peu au hasard, comme je fais la cuisine. Je me badigeonne la tête d’un henné rouge et je suis rousse. Presque. Je le serai après le petit déjeuner, quand j’aurai enlevé le papier cellophane d’autour mon crâne.
Quand je passe devant l’accueil en allant au réfectoire, une voix d’homme m’appelle : « Alice ». Ça me surprend, je crois d’abord à une hallucination, mais l’homme insiste « Alice ! » Je me retourne et Stéphane, un grand nouvel infirmier, est là. « Vous avez reçu une lettre, » il dit. « Une carte même, » il précise en me la tendant avec l’enthousiasme et le sourire éclatant du débutant. Il a l’air très content que cette carte postale soit passée entre ses mains, tellement que j’ai envie de lui dire de la garder. Il ne s’étonne ni du film culinaire transparent sur ma tête, ni des gouttes ocre qui roulent le long de mes tempes et de mon front. On ne s’étonne de rien ici. Même pas de ne s’étonner de rien.
La carte postale est jaunie et pliée en deux. Au verso, quelque écriture que je déchiffrerai plus tard, après avoir salué la vieille bretonne en tenue folklorique qui ne me répondra pas. La pliure lui donne une épaisse cicatrice qui en fait deux moitiés. J’aimerais sourire mais une larme rouge ensanglante mon paysage. Je fais une drôle de grimace, Stéphane fait une drôle de tête, et puis comprend.
22 janvier, jeudi.
Les graviers de l’allée pétillent sous les roues de mon Solex. Nous sommes à la fin d’un mois de juillet caniculaire et maman m’attend dans le salon. Les persiennes à demi-fermées zèbrent son visage de soleil derrière le nuage de fumée gitane qu’exhale son porte-cigarette. Je me tiens droite, la tête haute, vigilante. J’attends l’assaut. Je me sens forte. Je sais que si ma mère attaque je saurais répondre. Je sais que si elle va loin je la suivrais, et que si elle va trop loin je la tuerais. Je ne peux pas dire combien de temps s’écoule avant qu’elle se lève et boite jusqu’à moi. Au bout de mes bras tendus mes ongles transpercent peu à peu la peau de mes paumes, et mes poings ne sont plus que deux boules de sang.
Quand elle arrive à distance de frappe je ferme les yeux, et je me réveille.
Nous sommes dans la voiture de Daisy, qui est en fait celle de Prosper. Prosper conduit et renifle et tousse pour se rougir les yeux. Prosper serre très fort la main de Daisy, qui ne le regarde pas, jusqu’à ce qu’elle grimace. Aux feux rouges, Prosper baisse la tête pour simuler de la peine, mais les larmes qui roulent sur ses joues brillent comme du diamant.
Ce matin dans ma chambre, pour me convaincre de la suivre, Daisy avait mis ses derniers drames existentiels, ses plus féroces combats et toute sa force à me raconter « le mal » que lui avait « coûté la négociation » avec « le chef d’établissement » pour m’obtenir un « droit de sortie », « tout un week-end ! ! » pour l’enterrement de maman. En période de guerre les généraux en font toujours des tonnes.
Dimanche.
L’enterrement ressemble à ma mère. Propre. Froid. Sobre. Rigide et aseptisé. Le cercueil est d’un noir éblouissant (une sacrée surprise venant de ma mère qui n’a jamais trouvé aucun noir éblouissant évidemment). Des femmes que je ne connais pas portent des gants noirs jusqu’aux coudes et des voiles jusqu’au menton. Elles tiennent le bras d’hommes à chapeaux qui portent des moustaches aussi serrées que leurs cravates. Les pelles brillent comme de l’argenterie. Le marbre marque le rang. La fausse pelouse donne à l’ensemble une artificielle gaieté. La mort ne contaminera personne aujourd’hui. Ou avec le sourire et une grande dignité.
Après avoir monopolisé une dernière fois l’attention générale, maman a rejoint papa dans le caveau familial, où quatre places sont déjà réservées pour moi, Daisy, Prosper et Shiva, qui n’en fera décidemment toujours qu’à son monde.
Shiva et les mondes
Shiva pousse tranquillement, dans la cour de récréation primaire qu’il est légalement astreint de fréquenter. Régulièrement arrosé par les crachats de ses pairs et sous l’œil ignorant de sa mère, il pousse le poids de ces mondes auxquels il n’appartient pas, à bout de bras, pour les éloigner le plus possible de son univers avant de créer enfin, sa planète. Pendant le voyage, il explose mille fois en big-bangs soudains. En éruptions violentes de peur et de rage il défait les systèmes, réorganise micro et macrocosme, et décore le reste de vomissures acides et en colère. Il dégueule. Alors, le cercle joyeux de ses petits camarades satellites se disloque précipitamment et s’éparpille en rires fous et nerveux hoquets. « Starter » ils l’appellent, ou « Magma », c’est drôle aussi. Parce qu’il projette comme un volcan et démarre au quart de tour. Shiva préfère ça à « Shi-va, dans ton froc » ou à « Vashi-Va chier », ou au silence de son père.
Alors il s’accroche. Il patiente, balance ses tripes aux étoiles, et le sourire aux lèvres attend son tour, sa révolution.
Comme la plupart, elle se fera sanglante et inattendue.
Shiva tourne dans le hall du collège, tous les jours entre 15 h 30 et 16 h 00 en attendant la fin de l’inter-classe. Il tourne en rond dans le sens des aiguilles d’une montre, et sur lui-même dans le sens inverse. C’est sa danse du Soleil. Les premières secondes l’étourdissent. Vers la troisième minute, dans un état proche de la transe, il a déjà oublié l’enfermement, la compétition, l’échec et l’incompatibilité évidente de tous les êtres et évènements qui jalonnent sa traversée. Les cinquième et sixième minutes l’ennuient généralement. Il vomit à la septième. L’infirmière ne l’invite même plus à s’asseoir, elle lui arrache son carnet de correspondance auquel elle arrache un billet et colle un coup de tampon qui ne transpire jamais l’inquiétude. À l’étage, le pion qui le réceptionne, trop occupé à s’occuper, d’un hochement de tête brouillon lui fait signe d’aller s’installer jusqu’à la fin de la journée à côté, dans la salle de permanence vide.
Shiva y va, colle son nez à la vitre et souffle chaudement dessus son haleine acide. Au milieu du rond de buée qui se forme, il trace d’un geste précis et bref, du bout de son index tendu, un petit barreau éphémère qui remplace celui de la veille. Puis il s’assoit, fait le compte des jours disparus, et attend son heure.
Comme toutes, elle arrivera après une poignée de secondes.
Shiva clignote.
Il scintille. Il tremble. Comme ces satellites qui ne savent pas trop ce qu’ils foutent là, au milieu, à essayer vainement d’imiter les étoiles, sans jamais savoir pourquoi et à cause de qui ils sont dans cette merde. Ils font de leur mieux pour briller de toutes leurs forces mais ne se distinguent que par intermittence. Alors ils regardent ailleurs et clignotent, en espérant que personne ne les remarque.
Shiva clignote.
Il se demande pourquoi il se retrouve là, au milieu de ces mondes qu’il n’arrivera jamais à rassembler, qui ne tournent pas dans le même sens que lui.
Il tremble quand sa mère crache dans son assiette qu’elle n’en peut plus de ces putains de bougnes… cette putain de race…
Il scintille quand son père ne trouve rien de mieux à dire que de ne rien dire.
Shiva clignote.
Il monte dans sa chambre avec le sourire de sa mère qui lui brûle le coeur et en redescend avec le fusil de son père au bord des lèvres. Il sourit une dernière fois aux désastres de sa vie et fait de leurs têtes deux étoiles filantes.
Soulagé et enfin libre au milieu de sa famille éclatée, Shiva accomplit lentement sa révolution.
Il tourne sur lui-même et de plus en plus vite.
Il brille.
Il rayonne.
Il vomit.
Il s’enflamme quand il actionne à nouveau le percuteur et fait exploser sa planète. Règle le problème de son existence.
Une poignée de secondes plus tard, il sursaute une dernière fois. Surpris par la facilité et la futilité de tout.
Lundi 26 janvier.
Ce matin j’ai eu la visite d’un psychologue, de deux infirmières, d’un kiné, d’un aide soignant, d’un psychiatre et de trois femmes de ménage. On pourrait croire que plus on voit de médecins plus on a de chances de guérir. C’est le contraire. Plus tu vois de médecins, plus tu es malade. Par contre la chambre est propre. Je recommence à prendre mes repas au réfectoire le matin et le soir. Pas le midi, c’est encore trop bruyant. Très vite après mon arrivée ici j’ai su que je ne supporterai pas longtemps les bousculades aux comptoirs, le tintement de mille couverts, les « vous voulez des haricots Sylvie/Jean-Paul/Marc/Mme Rachin/Papy ? » que les aides-soignantes hurlent inlassablement jusqu’à ce qu’elles obtiennent une réponse des plus demeurés, les conversations trop fortes et les mauvaises haleines. Maintenant le matin, ça va. Depuis quelques jours je me réveille et je suis toujours un peu étonnée de pouvoir me lever sans avoir à lutter contre ce poids qui m’écrasait la poitrine ces derniers temps. Le soir, je n’ai plus aussi peur de la nuit artificielle. Le psychiatre m’a dit ce matin qu’il avait pensé « qu’on pouvait peu à peu arrêter les somnifères ». Je ne savais pas qu’il en prenait aussi.
Plus tard, en fin d’après-midi, j’ai retrouvé ça, sur une feuille froissée et sous mon lit :
qui est-il ?
est-il là ?
et je marche un temps vers une longue fuite
je fuis
je me dérobe
je m’enrobe
je me fais belle
je me harcèle
je te trouve beau
et je tombe
je tombe infiniment
je rends
à toi
à tout
aux traces que laissent tes mains
sur ma peau
je me noie
et je meurs
âme sœur
sors moi donc de là
de mes grands mots
chameaux
garde moi donc un peu plus près de toi
C’est mon écriture.
Mercredi.
« Alice ! » Un homme m’appelle et ça me surprend toujours. Même si je sais que ça ne peut être que Stéphane qui est l’unique voix masculine de son métier de femme. Le grand infirmier me rattrape en trois pas. « Alors, cette carte ? » Je ne comprends vraiment pas la relation de ce garçon au courrier. Je suis sur le point de lui faire part de mes inquiétudes à propos de cette fixation obsessive qu’il a pour les cartes postales quand Sylvie qui passait par là m’interrompt. « Hé ! t’as une carte ? t’as une carte ? fais voir ! fais voir ? tu la fais voir ? c’est pour moi, non ? c’est pour moi ? c’est pour moi ! t’as une carte ? » Stéphane la regarde inquiet, puis me regarde inquisiteur.
Je lui explique que depuis presque huit ans Sylvie écrit une carte postale par jour à un homme qui n’existe que pour elle. Il y a bientôt huit ans, un matin, alors qu’elle dormait encore avec l’haleine pâteuse des lendemains d’ivresse, cet homme, qui un peu plus tôt dans la nuit ne lui avait même pas dit son prénom avant d’introduire son pénis dans son vagin à plusieurs reprises et jusqu’à l’orgasme, avait disparu en laissant un mot sur la table de la cuisine : « Je vais chercher des croissants. À tout de suite. Je t’aime. » La suite Sylvie l’a attendue quelques jours, et puis voyant que rien ne se passait, elle se l’est fabriquée Elle a rassemblé tous les souvenirs qu’il lui restaient de cette nuit d’amour, et dans les moindres détails s’est inventé l’homme qui en était responsable. Un visage, un prénom, un nom et une adresse. Depuis, tous les jours, elle lui envoie, selon son humeur, de ridicules poèmes en rimes suffisantes, de longues missives expliquant son amour inexplicable, d’atroces menaces de mort, de courts haïkus érotiques et même de surprenantes photos d’elle s’introduisant dans le vagin de petites statuettes à son effigie qu’elle a fabriquées ici, pendant les ateliers poterie.
Stéphane ne peut réprimer un ricanement terrorisé et demande « Elle attend une réponse ? »
Jeudi 29 janvier 2001.
Cette après-midi Juliette et moi sommes sorties. Juliette partage ma chambre. Juliette partage ma chambre peu équitablement parce qu’elle est beaucoup plus grosse que moi. Nous sommes allées en ville, dans ce minibus en fer délicat que la clinique met à notre disposition six jours par semaine pour parcourir les quatre kilomètres qui nous séparent de la civilisation. « Le soleil brille toujours derrière les nuages », j’ai dit à Juliette qui se plaignait du temps maussade. C’était ma première sortie en ville depuis mon admission (ils disent « admission », comme si ils vous faisaient une faveur). La « ville » se limite à une esplanade, une église et un bar-tabac. C’est là que nous nous sommes installées, sous le soleil nuageux, en terrasse et à la surprise générale. Juliette est cyclothymique. Elle alterne périodes d’excitation extrême avec périodes de dépression violente. Je n’ose jamais lui demander dans quelle phase elle se trouve de peur de la déprimer si elle ne l’était pas.
J’ai posé sur le plateau en faux marbre de la petite table en faux bronze une boîte de Afer-Eight parce que je sais qu’elle aime ça, et c’est son anniversaire. Puis je suis partie aux toilettes. À l’intérieur, quatre hommes usés jouent aux cartes en fumant des mégots. L’un d’entre eux porte un bandeau sur un œil, comme un pirate. Même la fumée de leurs cigarettes se suspend quand je passe la porte. Leurs quatre visages se retournent en même temps et au ralenti, leurs huit lèvres se déforment en huit rictus pervers, leurs quarante doigts se serrent plus forts autour de leurs cartes moites, et quand leurs sept yeux se posent sur mon visage, ils ne savent pas de quel côté de ma cicatrice regarder alors, dégoûtés, ils se détournent rapidement et attendent que je sois passée pour contempler mes deux fesses.
Comme il s’est mis à pleuvoir un petit peu quand je rejoins Juliette sur la terrasse, je ne remarque pas tout de suite qu’elle pleure. Puis une goutte grise chargée de fard noir laisse sur sa joue une petite rivière triste. Je lui tends un mouchoir. J’enroule mes bras autour de son gros buste et la berce lentement. J’ai l’impression d’être accrochée à une baleine morte qui m’entraîne à la dérive. « Il faut que je te dise quelque chose, Alice… » elle dit en reniflant, « … tu sais, tu comptes beaucoup pour moi… tu m’apportes énormément… tu vois j’ai 62 ans, et t’es la première personne à m’offrir un cadeau… » elle réussit difficilement à dire, noyée par les larmes. « Tu comptes beaucoup aussi… » je dis, fouettée par la pluie plus forte maintenant car portée par des rafales de vent violent, « … tu sais, c’est pas à n’importe qui que j’offrirais des After-Eight et un kleenex… » j’ai dit sans rigoler. Elle a ri.
Jeudi soir.
J’avais complètement oublié cette carte. Je n’ai pas eu envie de la lire. Sûrement à cause de cette vieille femme coupée en deux dans son costume ridicule. Peut-être aussi parce que je déteste les cartes postales exhibitionnistes, envoyées nues, sans enveloppe. Celles dont les expéditeurs n’ont aucune pudeur ou rien d’important à dire. Je l’ai posée là, sur cette étagère vide en face de mon lit et elle n’a plus existée pendant plusieurs jours. Mais ce soir je ne vois qu’elle. Je ne peux pas dormir. Je me lève, traverse la chambre dans le noir, me cogne à tout ce qui ne bouge pas, avance à tâtons, les bras tendus, mes paumes de mains ouvertes en face de moi jusqu’à ce quelles se posent sur l’étagère. Je retourne à mon lit, allume la petite lampe posée sur ma table de chevet et déplie la vieille bretonne.
FIN.
Alors cette vie s’arrête là. Avec cette carte postale de toi aussi abîmée que moi. Deux rescapées de plus qui portent sur leurs corps les stigmates de parcours chaotiques. Les traversées hasardeuses de rivières de larmes, sur les petits ponts de bric et de broc, construits avec beaucoup de temps et un certain désespoir. Des espoirs d’échappées belles pendant lesquelles j’ai oublié, cent fois, mille fois. Et puis ça m’est revenu, cent fois, mille fois plus fort. Les détours que j’ai faits pour perdre ton image. Enfouie dans un mouchoir de sang. Abandonnée sur un parking d’hôpital. Gravée avec ton prénom + mon prénom = quelque chose de romantique sur un mur de toilettes. Bien sûr elle m’a rattrapée à chaque fois pour me pousser dans le dos. Je me suis relevée avec les genoux écorchés mais pas grand-chose de plus. Ça m’a surpris, l’absence de douleur. Je pensais que mes os se briseraient et que leurs extrémités saillantes me laboureraient l’intérieur, me déchireraient en mille morceaux difformes. J’ai seulement senti le précipice au fond de moi se creuser un peu plus. Je n’aurais pas pensé que l’absence augmentait. Je la croyais définitive. Comment peut-on être plus absent ? Soit on l’est. Soit on est là, non ? Non. L’absence grandit. Elle emporte au fur et à mesure avec elle de plus en plus de ton espace. Elle pioche dans le tas. Une odeur, un coin de peau. Un mot un jour. Un sourire le lendemain. Elle te disparaît peu à peu et ton monde avec toi. Tu imagines la place que ça occupe l’absence d’un monde dans un petit corps comme le mien ? Ça m’engloutit. Alors je sombre, je me noie. Je passe beaucoup de temps sous l’eau, je m’agite, je brasse, je m’essouffle, je me tue en quelque sorte. Quand j’arrive à la surface, pleine de vide, je fais la planche et c’est facile. Je survis quelques jours comme ça, jusqu’à ce que le poids de ton absence se repose sur ma poitrine. Alors je coule à pic. Pourtant je sais nager et les larmes sont salées. Ça ne devrait pas être plus difficile qu’à la mer. Mais la profondeur n’est pas la même. À côté de ma tristesse la mer est une flaque. Personne ne comprend ça. Alors on me lance des bouées de sauvetage. Deux le midi, deux le soir. Avec un grand verre d’eau ou à faire fondre sous la langue juste avant le repas. Toutes se dissolvent dans mon océan lacrymal. En voilà des grands mots chameaux. Ceux sur lesquels on traverse les déserts. Les mots de la sécheresse. De l’aride. En parlant de rides, je me mens parfois que ma mère est morte parce qu’elle ne supportait pas mon naufrage. À l’annonce de sa fuite je me suis sentie trahie, encore. Elle partait avec tous les « i » sans point qui me restaient en travers de la gorge et m’empêcheraient toujours de respirer. Elle effaçait de notre ardoise tous les mots qu’elles ne voulait pas m’entendre lui dire et tous les comptes qu’il nous restait à régler. Elle me coupait l’oxygène. Je ne pensais pas trouver la force de me décoller de cette porte 27 contre laquelle j’avais fondue. Mais la chanson de Lola, son doigt sur ma ruine, la sensation d’une larme, le goût de l’espoir… J’ai su qu’elle me délestait d’une tonne de souffrances. De ces poids qui me maintenaient dans le fond. Je ne m’étonne même plus de m’accrocher parfois à son cadavre de vieille qui flotte parfaitement. Une bouée efficace, ma mère.
Je sortirai la tête. Et puis les bras, mon tronc, mes jambes, et finalement je serai debout. Je passerai la porte et tu seras là. Je courrai avec le sourire et m’écraserai sur ta poitrine. Je passerai ma main sur ta joue et tu fermeras les yeux. Je ne regarderai pas en arrière et tu ne verras que moi. Un peu plus tard, presque sans faire exprès, tu m’embrasseras. Comme pour me sortir du sommeil. Un peu plus tard. Après que le psychiatre ait arrêté de prendre des somnifères. Après le printemps et la mort de Lola. Après que ce journal ait retracé à l’envers le parcours de cette carte pour arriver jusqu’à toi. Après que tu aies tout su. Alors cette vie s’arrête là avec ce mot de toi pour générique de fin et le noir ce soir me fait du bien.
Mais combien de fois une vie s’arrête-t-elle ? Tu sais toi ? Pour combien de cœurs ? Et combien d’amours pour Sylvie ? Combien d’étoiles pour Shiva ? Et Juliette, dans combien de naufrages ? Sur combien de rives ? Combien de paillettes pour Daisy ? Et quels enfers pour ma mère ? Combien d’élans pour enjamber nos déserts ? Combien de mirages pour nous pousser à terre ? Combien de retours ? Pour combien de vies ? Et toi Denis, pour combien de temps ? Et pourquoi est-ce que je t’écris de toute façon ? Pourquoi est-ce que je réponds à cette carte arrivée de nulle part, à cette adresse où tu n’existes sûrement plus ? Et pourquoi tu as disparu ? Où as-tu été ? Dans quel monde qui ne me connaissait pas ? Alors que ton cœur devait exploser, ton sang s’épaissir et t’étouffer, tes membres se séparer un par un de ton corps si tu t’éloignais de moi ? Pourquoi promettre ? Pourquoi croire ?
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