jeudi, décembre 13, 2007

A Mes Pieds Le Monde (monologue polyphonique)



Ma jambe Ma jambe est bloquée

À mes pieds le monde. À mes pieds le chaos. À mes pieds Bagdad. Ramallah. Beyrouth. Sarajevo.

J’ai rien pu faire J’ai rien pu faire Rien

Il suffit de pas grand-chose. Quelques centimètres de glisse. Quelques centièmes de seconde de suspension. Un mètre trop à gauche. Un écart sur la droite.
On est beaucoup trop sur cette route. On suit tous le même chemin et on connaît la fin. Pour les prévisions pas besoin de Bison Futé. La fin on la connaît.

Vous m’entendez madame Vous m’entendez

C’est juillet sur l’autoroute des vacances et un parasol flambe sur la bande d’arrêt d’urgence. J’ai l’œil gauche fermé, plus rien au bout de mon bras droit, inerte le long de mon corps debout. Je boite sur l’enfer de l’asphalte brûlant, au milieu de la ferraille froissée, du sang jusqu’aux chevilles. Je n’entends que le cri des freins ininterrompu dans ma tête et le vent qui fait hurler le feu.

Toujours trop vite Je te le dis tout le temps Tu vas trop vite Attention tu vas trop vite

Le temps est suspendu au-dessus des corps étendus et des carcasses enchevêtrées au milieu de ma vie. Je passe ma main noire sur mon front, il se déchire sous les pointes minuscules de milliers d’éclats de verre. Je regarde autour de moi mais je ne vois rien. Une épaisse fumée nous épargne le vrai. Je trébuche sur une moitié de chien. Je tombe. Je hurle.

Maman

À genoux dans une valise éventrée. Entre deux maillots de bain et un seau mickey défiguré, mon front en sang sur la main qu’il me reste, je pense à mon enfant, à sa mère, à la mienne. Nos chemins qui se séparent et le mien qui s’arrête. Là. Sur une bouée déchiquetée au milieu d’une flaque d’essence. Je prie.

Oh my god Get away Get away from the car Get away from the car Get away from the car

L’explosion me souffle longtemps dessus un air chaud qui me fait du bien, qui me réconforte. Je pleure ? Je suis prêt. Calme et serein. Très vite une odeur, de caoutchouc brûlé d’abord, et puis de viande, de cheveux, de sang et de chair me suffoque. Les cris dans ma tête maintenant sont ceux d’enfants perdus, de femmes veuves, de pères orphelins. Le feu se propage, alimenté par l’essence partout et le vent violent. Les flammes me caressent mais ne me prennent pas. Deux mains m’attrapent et me traînent loin. Je m’allonge là, quelque part au sud de Valence, sur la bande d’arrêt d’urgence.

Le parasol Les enfants Vous avez vu le parasol Les enfants Les enfants

Alors c’est tout ce qu’il reste ? Des voitures froissées comme des boules de papier. Des cadavres dans une boîte à sardines.

Sortez-moi de là s’il vous plait sortez-moi de là j’ai peur j’ai mal j’y vois plus rien j’y vois plus rien

Alors c’est tout ce que c’était ? Une lutte ridicule. Une course contre le mur. Un combat de chiens. Le temps d’un éclair. Un coup dans l’eau. Un crachat contre le vent. Un nom dans la pierre. Un flash pour rien. Un cliché pour la postérité.

Passe-moi la caméra Dépêche-toi vite vite Passe-moi la caméra y en a un qui crame là-bas

Et la vie dans tout ça ? Et le temps. Et mes rêves d’enfant. Et l’enfant de mes rêves. Réveillez-moi ! Réveillez-moi je meurs ! Ne me laissez pas, réveillez-moi.

Ne me lâchez pas la main tenez-moi la main ne me lâchez pas serrez serrez plus fort serrez

Une alarme ! Un cri. Une alerte. Alerte !

Ça prend feu ici éloignez-vous

J’ai besoin d’espoir. J’ai besoin de courage. J’ai besoin d’un désert et d’une oasis qui me fasse croire, encore un peu. J’ai besoin du rire de mon fils et la flamme dans ses yeux. J’ai besoin de ta bouche. J’ai besoin de tes mains. Une au moins. J’ai besoin de ta peau contre la mienne. J’ai besoin de sentir ton corps.

Et puis tu es trop près Tu suis toujours de trop près

Je me relève et je te rejoins. Je reviens. Je repars en arrière. Je me fous du carnage qu’était notre vie. Je reviens de l’enfer. Je traverse. J’ai peur.

Maman

Mon corps se réveille. Le sang frappe dans mon poignet tranché. Ma main arrachée me torture. Non je ne peux pas t’aider. Je suis égoïste. Je cherche ma main. Alors oui je passe à côté de toi et je te tends mon bras déchiqueté. Tu vois je ne peux pas t’aider. Pourquoi tu te plains sous ta BMW ? Il te manque pas un doigt à toi. Tu vois dans mes yeux la colère et la folie ? T’es le dernier. J’ai envie de t’achever. Mais j’ai pas le temps, t’as de la chance. Je cherche mon chemin. Je pars pas en vacances, moi. Y a ma femme qui m’attend. Je fais le reste à pieds.

Ne me touche pas ne me touche pas ne me touche pas ne me touche pas ne me touche pas

Dans mon dos cent quarante-huit voitures. 724 personnes. 1448 yeux. 3620 litres de sang. 7240 doigts et autant d’orteils. 149144 os. Des millions de battements incertains. Des milliards de vie qui brûlent. Dans mon dos le monde. Dans mon dos le chaos.

Ça pique là Là ça pique

J’ai mal. Je suis vivant.

Et soyez très prudents si vous roulez sur l’A9 en direction de l’Espagne, on nous signale qu’un chien a été aperçu sur la route juste après la sortie Valence sud à hauteur de la borne kilométrique tren…



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