« (…) et tu peux te baigner dans les baignoires d’or/tu peux te rouler dans la luxure encore, tu peux te pétrir le membre Impérator et l’intellect, car je sais que tu sais que tu sais que tu sais que tu sais que tu sais que je sais, mais tu seras toujours pauvre, dépenaillé, minable/et creux, caracoleur, caricature, épouvantail qui ne fait peur qu’aux moineaux, je t’aime bien c’est pas ça, je fais plus que t’aimer, allez, je suis fait du même bois de sang, de la même écriture, nous sommes entre nous. »
Bertrand Cantat
Au commencement il y a Tom, qui rêve le rêve suivant :
Au milieu il y a Tom, au dessus le soleil, et sous lui, une petite rouquine, sûrement piquée à un pote, ou à n‘importe quel connard de troisième encore assez stupide pour se laisser voler sa copine. Il y a leurs langues qui se lèchent et leurs mains qui s’embrassent, et leurs jambes qui s’enlacent, leurs sexes qui s’emboîtent. Leurs vies qui se mélangent. Leurs avenirs, leurs présents et leurs cœurs qui s’envolent, s’éparpillent. Leurs parents qui s’oublient, leurs problèmes qui se règlent, leurs peurs qui se rassurent. Ils prennent leurs jambes à leur courage. Ils prennent leur pied. Les quatre fers en l’air.
Vu que ce n’est que le début, Tom ne sait pas trop quoi penser sinon qu’il assure grave, que la petite gémit assez, que sa queue doit être de la bonne taille, que les ongles qui lui déchirent le dos ça l’excite carrément, que si elle continue à lui mordiller l’oreille en soufflant chaudement dans son cou il ne va pas tarder à jouir, qu’il faudrait qu’il travaille son endurance d’ailleurs, que les rousses ne sentent pas forcément plus fort que les blondes, qui ne sont pas forcément plus connes que les brunes. Et comme il a vraiment l’impression de se perdre, il décide de ne penser à rien sinon à retenir sa respiration et son éjaculation encore un peu. Puis il souffle longuement pendant qu’il vient en elle avec un dernier coup de reins profond, alors qu’elle, discrète, s’évade dans un murmure.
Ce n’est pas la première fois qu’il baise dans cette clairière et pas la dernière que le grand arbre sera le témoin de ses succès, de sa maîtrise. Il les a toutes vues le grand chêne. Les feuilles en bataille et les racines en éventail il les a toutes matées. Toutes les filles qui sont passées par là et ont résisté, se sont raidies, ont soupiré avant de s’abandonner et de crier, de mordre, de griffer, de rire, de pleurer, de se rhabiller et de partir, seules, sans savoir si le petit con qui venait de leur voler leur dernier secret ou leur premier mensonge, leur adresserait jamais plus la parole.
Tom regarde la rousse redescendre sa jupe, sous laquelle elle avait pris la précaution de ne pas mettre de petite culotte, allongé sur le dos et l’herbe humide, les mains croisées derrière la tête, du soleil plein les yeux, de la chaleur plein le caleçon, du sang plein le cœur, des idées, des sentiments, des rêves plein le cerveau, de la vie plein partout. Et ça lui va bien.
Il sourit, il lui attrape le mollet, il la tire vers lui, il lui mord la cuisse, elle se penche sur lui, il passe sa main dans ses cheveux rouges, elle rit, il lui lèche les lèvres puis il lui murmure « Allez, adieu ! »
Et comme d’habitude il se réveille en riant quand elle part en pleurant.
Il bande.
Son oreiller est trempé parce qu’il dort sur le ventre et respire par la bouche. Comme tous les jours il s’est réveillé une minute quinze avant que son réveil s’enclenche. Il est six heures, treize minutes et quarante-cinq secondes. C’est tôt. Il habite en banlieue. En périphérie. En orbite. Trois quart d’heure de minibus (loué par l’association des parents des trois élèves du village) dans les routes sinueuses de montagne pour rallier le lycée. La minute quinze qu’il rattrape sur le réveil lui laisse le temps de rouler un joint qui lui fera supporter le voyage. Les huit minutes qu’il lui reste sont pour se laver les dents, sauter dans ses fringues et essayer de courir jusqu’à l’arrêt de bus pour ne pas le rater.
Car Monique, le chauffeur, est une vraie conasse. Elle n’a que trois gamins à « ramasser », comme on dit dans le métier : le petit Julien qui est beau comme une pièce de un dollar elle dit cette conne, Lulu, notre trésor , le gros fils du maire, et Tom, qui me fait toujours arrêter le moteur le temps qu’il court du bout de la rue et vous savez Monsieur Stak avec le froid qu’il fait à six heures c’est pas facile de la remettre en route la machine… elle dit au père, avec une majuscule à monsieur, comme les riches. Alors, quand les deux autres parents et les profs et le proviseur se plaignent des retards et qu’ils décident qu’elle n’attendrait plus « car il n’est pas juste cher monsieur de pénaliser d’un retard le reste des élèves alors qu’eux étaient à l’heure à leur… » ils disent tous, d’une seule voix, celle de Mangère le Conseiller Principal d’Éducation, bouc émissaire de Labru le dirlo, après le premier conseil de classe, Monique, qui est une vraie connasse donc, approuve.
Depuis, tous les matins, Tom court. En finissant de boutonner son pantalon, en enfilant sa veste, en faisant ses lacets, en terminant un joint, en fermant son sac, en allumant une clope. Et il arrive toujours à la limite, pour trouver la chauffeur (comme elle veut qu’on dise, parce que la chauffeuse on s’assoit dessus ) le pied impatient sur l’accélérateur, le moteur qui hurle qu’elle espérait ne pas le voir apparaître dans son rétroviseur et démarrer en trombe, (le regarder s’effondrer l’haleine sèche, les bras tombant, les jambes en X, le dos voûté, vaincu) et s’abandonner à un rire fumant qui ferait peur au petit Julien et l’aiderait à passer la journée. Mais non, il arrive toujours. Il frappe à la vitre, elle prend son temps pour ouvrir, espère sûrement qu’il va mourir de froid avant qu’elle se décide mais il ne meurt pas. Elle ouvre. Il éteint sa cigarette sur la première marche avant de grimper. Elle a envie de hurler, de l’attraper par les cheveux et de lui fracasser le crâne contre la moquette des escaliers. Mais elle ne le fait pas, sûrement pour ne pas salir la moquette. Il le sait. Il sourit. Elle lui demande sa carte de transport. Depuis trois ans, tous les jours, matin et soir, elle lui demande sa carte de transport dans l’espoir qu’il ne l’aura pas, pour le refuser. Mais il le sait. Il l’a, toujours. Jamais, il ne lui donnera cette victoire et fait plus attention à avoir sa carte tout le temps avec lui qu’à mettre ses chaussures à l’endroit. Il la lui tend. Elle l’inspecte, la lui rend et lui fait signe de s’installer. Il sourit. Il fixe un instant les cheveux blonds décolorés de la vieille, inspire profondément, grimace, retient sa respiration et la garde jusqu’à ce qu’il s’assoie. Au passage, il arrache le pain au chocolat des mains du Trésor Municipal qui ne dit rien car il a peur. Il s’assied au fond, mange, puis ouvre un peu la vitre et rallume sa clope. Il sait que le Gros Lu et le Petit Dollar n’osent ni se retourner, ni se plaindre, ni changer de place, ni rien car ils sont trop abrutis par leurs parents, l’école, la télé… Alors il murmure, assez fort pour qu’ils l’entendent « Pas un mot à
Il en profite car ils sont beaucoup plus jeunes et beaucoup plus petits que lui.
Puis il vérifie que Monique ne regarde pas, éteint son mégot sur le dos du siège devant lui et le met dans sa poche, appuie sa tête sur le rebord de la vitre ouverte, glisse sa main dans son caleçon et se laisse emporter par l’air pur de l’hiver montagnard et la marijuana de son pote Omar.
C’est
Une fois dehors, libre, il ouvre sa bouche immense comme pour hurler, sa tête s’avance sur son cou comme pour hurler, ses yeux se plissent comme pour hurler mais aucun son ne sort.
Il n’y a plus personne devant le bâtiment. Le peuple est déjà au travail. Elle l’a réveillé beaucoup trop tard, comme à chaque fois. Il entend le minibus qui se remet en marche, se retourne, et offre à
Leur histoire se termine.
Quand il traverse la salle de classe sans rien dire à personne, il sait que tous les yeux sont braqués sur lui. Mille flashes sur un héro. Il sait qu’ils le sont depuis que la porte s’est ouverte brusquement et qu’il est entré. Il est dans toutes les pupilles, celles de Mme Delorme la prof d’histoire-géo, celles de Henri, Fifi et Loulou les trois fayots du premier rang, celles des deux tatoués heavy-métalliques du fond, et celles des vingt-deux autres légumes sous-vide qui ne se demandent même plus pourquoi ils sont là. Il est le point de focalisation, le point de ralliement, d’accroche, le point de départ. Il est le centre, le nombril. Et le monde qui n’a rien de mieux à faire le regarde, le caresse, le chatouille, le lèche.
Il arrive à sa place, sourit, tire une chaise et s’a… « ÇAAAA ne se passera pas comme ça ! ! ! ! ! Le retardataire va directement chez monsieur Labru ! Et sans passer par la case départ ! » hurle la vieille Deux-Larmes, avec ses tout petits yeux-anus derrière ses énormes verres triple-foyer. La pathétique Delorme a soulevé un rire qui lui a volé un sourire. Elle s’est surprise mais se remet vite, et en un clin d’œil sa bouche reprend la forme de ses yeux qui se posent à nouveau sur Tom avec les cinquante-quatre autres, comme autant de flèches. Il est la cible, le point de tir, de chute, le point final. Il est au centre, il est le nombril. Et le monde, qui n’a rien de mieux à faire, le gratte, le pique, le transperce, le brûle. Une barre énorme lui traverse[1] :
le crâne
le genou
la poitrine
Et il n’aime pas ça.
Il sent le sang chaud monter dans ses tempes, ses poings qui se serrent et palissent, son ventre qui le mange et ses yeux qui le regardent. Il retient sa respiration, relève ses sourcils et sourit. À personne en particulier d’abord, puis, précisément à Henri dont il a reconnu le rire tout à l’heure et à qui il montre son majeur humide après l’avoir introduit dans sa bouche. Quand il referme la porte derrière lui, il sait que le petit lèche-cul est tout excité. Il sait aussi que le monde le sait et que Henri le sait et qu’il en crèvera de honte pour le reste du trimestre au moins.
Tom s’endort, en attendant dans le couloir des douleurs, devant le bureau du proviseur Labrute. Il est d’abord allé voir Mangemerde, le CPE, pour essayer de calmer le jeu mais « je ne peux rien faire pour toi mon bonhomme et figure toi mon pauvre ami que c’est un service que je te rends parce que dans la vie mon petit gars c’est comme ça il faut apprendre à payer ses erreurs mon garçon et à ne pas compt… » personne ne l’écoute jamais jusqu’à la fin de toutes façons. Alors il s’est traîné jusqu’au douloir et s’est assis par terre, contre la porte du bureau du bourreau. Sa matinée est foutue. Le temps passe vite, il le sait.
Il glisse sa main dans son pantalon et essaie de rêver encore un peu, en attendant.
« TOM ASTAK TOM ASTAAAAK TOOOM ASTAK » elle murmure, la brunette, avec ses seins pointus, sa frange très courte et ses yeux très longs, assise sur sa queue qui est certainement de la bonne taille.
« … tomastak… TOmastak… TOMastak… TOMAstak… TOMAStak… TOMASTak. . TOMASTAk. TOMASTAK ! ! ! ! » Elle gémit, de plus en plus fort et de plus en plus vite, à quatre pattes devant lui, avec ses cheveux blonds et ses faux seins qui se balancent, et ses grosses fesses qui claquent contre son bas ventre.
« ThoMAS StAK ! ! ! ? » Elle crie, penchée sur lui, avec ses petites lèvres pincées très pâles, sa petite voix aiguisée comme un couteau, ses petits doigts acérés verrouillés autour de son petit dossier-proie, et son petit pied nerveux qui tape dans ses chevilles.
« THOmas STAk ! ! ? ! ! ! » Elle hurle.
Il sursaute.
« OUIIII ! ! ! ! » Il hurle.
Elle sursaute.
Il ne rêve plus Thomas Stak. Plus de seins qui volent, pas de fesses qui tapent, plus de blonde qui geint et pas de brune qui soupire, mais juste cette microscopique femme tremblante, triste comme un barreau en jupe et raide comme sa trique, qu’il dissimule mal sous ses mains moites.
Mme Lefloch est un petit morceau plein d’eau qui semble partager le temps qu’elle ne passe pas à gueuler entre pleurer, transpirer et pisser.
« THOMAS STAK ! Il EST quaTORZE heures VINGTeuTROIS et VOUS avez HUIT MINUtes de RETARD ! FIGUrez-VOUS, thoMAS stAK, que le TEMPS de pauSE-DÉjeuner est PRÉciséMENT calculÉ afin que LA bonNE MARCHE du magaSIN ne soit PAS PERturBÉE par des paraSITES de votre GENre, alors REtourNEZ à votre POste ! TOUT DE SUITE ! ! ! »
Laflaque abuse des majuscules sûrement parce qu’elle est minuscule.
Il les connaît les superviseurs, Thomas. Il sait leurs langues délatrices auxquelles ils devraient être pendus. Il entend leurs grincements de dents qui rassurent les oreilles des patrons et le sifflement de leurs haleines délétères à la face de leurs subordonnés. Il les reconnaît les petits lèche-culs du collège devenus suspects.
Il relève la tête pour fixer Leflic, dont il célèbre le ridicule d’un deuxième surnom, et il lui faut du temps parce qu’il l’avait dans le cul.
Pendant que les yeux de Thomas se lèvent ceux de la supérieure descendent. La cruauté supporte difficilement la franchise, ne serait-ce que celle d’un regard. Elle tombe sur le cuir de ses chaussures, il sourit à son cuir chevelu. Elle sort (malgré son mètre et des poussières et ses lunettes en titane, Lefloch se meut comme une grosse vache), il se lève.
Leur histoire se termine.
En regagnant son poste il croise Omar et se demande pour la millième fois comment Shérif, à quarante-huit ans dont dix-neuf de plus que lui, grand comme le sourire de Nina Simone, brillant comme ses yeux et noir comme sa voix, fait pour tenir dans cette boite depuis neuf ans, pendant qu’autour, le reste du troupeau trompe son ennui en se demandant encore pourquoi il appelle Omar Shérif. En arrivant devant l’étal de la boucherie il pense à sa mère parce qu’[2] :
1) elle travaillait là
2) elle ressemble à un canard
3) un jour trop froid, à l’heure des mamans, une trop grosse Mercedes trop rapide et trop pleine de ministres à l’intérieur a envoyé sa cervelle, son foie et le reste de ses entrailles fumer sur le bitume humide et sous les feux des lampadaires de l’hiver.
Avant de passer sa blouse et derrière le comptoir, il enlève ses lentilles convergentes pour affronter les gens cons. Les erreurs du monde ne lui paraissent pas moins graves mais ne pas en distinguer les coupables le console. Ses yeux hypermétropes ne trichent plus. Son cœur claustrophobe se jette sur l’occasion. Excusez-moi, madame, vous n’auriez pas un sourire, s’il vous plaît ? Désolé, jeune homme, mais vous n’auriez pas une poignée de main pour dépanner ? Pardon, monsieur, vous n’auriez pas un regard qui traîne ? S’il vous plaît, mademoiselle, vous n’auriez pas un soupçon de responsabilité à partager ? Je m’excuse, messieurs, dames, mais vous n’auriez pas un peu honte par hasard ?
Mais le monde ne comprend pas.
Le monde a le cerveau trop occupé à écouter que « c’était Depalmasse sur la radio des Mousquetaires… », le monde ne s’intéresse qu’aux rumeurs qui courent sur « la gamine du dessus qui a fugué oui moi je suis sûr que son père la violait si si crois moi je m’y connais j’ai vu une histoire comme ça sur TF1… », le monde ne voit pas plus loin que « le nouveau portail des vieux voisins mais à quoi ça sert un nouveau portail à leur âge ils en ont pas pour cinq ans c’est deux vieux croûtons oh ça me dépasse… », le monde n’a d’oreille que pour les annonces de promotions et « le saucisson Grocochon à deux euros quatre-vingt dix le kilo jusqu’au 22 Janvier… », le monde n’a pas d’autre idée que celle d’arriver le premier à la caisse « dix articles c’est ça dans cette file dix articles non et bien il me semble que ce jeune monsieur là devant en a peut-être un peu plus et moi je suis pressé alors il faudrait peut-être être un peu plus ferme si on veut qu’un jour les règles soient respectées… », le monde n’a besoin que d’une chose c’est que se soit « des tranches bien fines vous comprenez parce qu’après à cuire c’est moins facile c’est plus long si les tranches sont trop épaisses et puis à manger pour mon mari c’est un petit peu plus difficile vous comprenez… », le monde est abruti par la sortie du dernier album de « Jauni » , que le monde appelle par son prénom parce que ça le rassure de connaître quelqu’un qui est dans le showbiz, et le monde ne veut plus qu’entendre sa dernière chanson celle où « il parle du petit qu’il a adopté si il a adopté tu le savais pas un petit heu étranger heu un pauvre oui je l’ai vu sur Voici… », le monde ne pleure plus qu’avec le dauphin de la staracadémy « le pauvre deuxième t’imagine après tout ce qu’il a enduré oh c’est triste t’imagine le pauvre et ses parents je les ai vu à la rediffusion ils étaient tellement fiers et ils peuvent l’être parce que deuxième c’est déjà bien oh le pauvre… », le monde s’aveugle.
Il s’observe le nombril pour ne pas croiser son propre regard.
Le monde se trompe.
Il ne se rend pas compte de qui il est.
Pendant ce temps, Thomas Stak a la bouche ouverte, immense, les yeux plissés, la tête avancée sur son cou. On pourrait croire qu’il baille, et le monde se fait prendre, mais il hurle, silencieusement. Il n’a qu’une envie lui, être allongé tout à l’heure, sa poitrine collée aux omoplates de son amoureuse, sa queue raide entre ses chaleureuses fesses, ses lèvres sur sa nuque et ses seins sous ses mains. Il fixe le monde flou, les yeux pleins de larmes et se trompe aussi en pensant que c’est de la compassion quand ce n’est que sa vue qui fatigue. Il est dix-neuf heures, il est resté plus tard que prévu et ça le dépasse. Il se précipite dans les vestiaires, remet ses lentilles, enlève sa blouse, découvre une érection, et la réponse à une de ses questions quand il aperçoit Shérif en train de se faire donner une grosse augmentation, là-haut dans le bureau de Laflaque. Ses yeux n’en croient pas leurs lentilles mais il n’a pas le temps de les convaincre, et quand Omar, violet d’être consentant, lui jette un sourire incertain et un coup d’œil discret pendant que la superviseur minuscule s’occupe de son membre capital, Thomas sourit, lève les bras au ciel et sort.
Leur histoire se termine.
Il se dépêche pour rentrer chez lui rejoindre sa Lolita. D’abord il marche vite, les jambes qui se tendent, les hanches qui se déhanchent, les pointes des pieds qui convergent, les coudes qui se fléchissent, les poings qui se serrent, les bras qui tirent de plus en plus vite, il accélère. Il ne marche pas il sautille, non il trotte, non, il ne trotte pas il court, il galope, non il ne galope pas il bondit, il vole presque. Le monde regarde les gens qui courent et les aime, parce que quelqu’un qui court a toujours une bonne raison- un amour qu’il fuit ou qui l’attend- et le monde aime la raison. Les pieds de Thomas ne touchent presque plus l’asphalte. Le monde se retourne sur son passage, il est une révolution. Les gens qu’il croise, stupéfaits, le regardent, le caressent, le chatouillent, le lèchent, lui font une haie d’honneur et scandent son nom qu’ils connaissent évidemment, parce que le monde connaît le nom de l’amoureux, son plus probable sauveur, son ultime espoir. Thomas Stak est le plus grand espoir que le monde ait jamais vu. Le plus rapide, le plus endurant, le plus beau aussi. Il le sait, il est L’amoureux et ça se voit. Certains badauds, les plus chétifs, sont happés par l’aspiration, déshabillés par la rafale et emportés dans son sillage. D’autres, incrédules, perdent connaissance, des adolescentes surtout. Le souffle créé par sa course folle décoiffe les dames, enrhume les enfants, enrage les maris, jaloux mais contents quand même d’avoir été choisis pour être témoins de l’exploit, fiers d’être du même sexe que cette créature exceptionnelle (le grand sexe, le fort, celui qui n’a besoin que de son couteau pour insulter l’enculé d’arbitre et le nègre qui vient de marquer, pour roter l’alphabet jusqu’à « f », resserrer la selle du gosse, desserrer la roue de secours, partir mourir à la guerre) et qui, galvanisés par la solidarité masculine, la fraternité du sport et de l’exploit, la nostalgie du concours de pets, chantent, émus mais dignes Santé ! Santé à celui qui pisse le plus loin !
Thomas, la liesse, ça le touche. Alors il lève les bras, agite les mains avec le sourire et remercie le monde de hochements de tête furtifs mais ostensibles. Quand il se retourne il voit les yeux exorbités des gamins, les jeunes filles évanouies, les bâtiments effondrés, le tourbillon qui le suit et il aime ça.
Pourtant il sait qu’il n’aura pas toujours l’endurance. Il sait que les jours, les doutes et les kilos le ralentiront. Il sait que la routine et la lassitude l’étoufferont et qu’il prendra le métro parfois et même le bus un peu plus tard, avec Christine la boulangère qui discute pas mal et doit être drôlement seule parce qu’elle ne parle que d’elle. Le jour où elle n’aura plus rien à dire, pour éviter le silence embarrassant, ils s’arrêteront chez elle et baiseront du mieux qu’ils pourront, pour passer le temps.
« Il est tard, salaud », sa Lolita dira en regardant le ciel se couvrir sur le coin d’été qu’elle avait trouvé sur son épaule pour se reposer. Et des averses, soudaines d’abord et puis de moins en moins, la surprendront d’abord et puis, de plus en plus la refroidiront, lui remettront les pieds sur terre, des points sur ses idées. Alors elle se fera violence quelques temps, ne voudra pas y croire et fera de se son mieux pour se convaincre parce que les femmes sont plus justes, plus fortes, plus tolérantes, plus intelligentes et plus amoureuses jusqu’au jour où elles se font une raison et sont plus honnêtes, plus courageuses, plus solides, plus amoureuses toujours et plus fortes encore, et partent.
Et quand il arrivera chez eux il ne fera aucun doute qu’il est tout seul, qu’elle n’est plus là.
Il faudra bien qu’il accepte. Ça le grattera, ça le piquera, ça le transpercera, ça le brûlera mais il faudra bien qu’il l’accepte. Elle est partie. Elle a dû partir avec un bout de lui parce que ça fait mal. Et un truc important, pas un organe mineur. Un œil, un testicule, un foie, son cœur peut-être. Le voilà handicapé. Infirme. Estropié. Impotent. Malheureux. Il ne tient plus debout. Il s’allonge. Il ferme les yeux.
Il ne dort plus monsieur Stak.
Il divague.
Et comme il n’a rien d’autre à faire, il se regarde le nombril en parlant au monde qui l’oublie.
Vous vous souvenez de ma mère, avec sa tête de canard ? Moi non plus. C’est drôle. Je ne me souviens que du chagrin de mon père quand elle est partie pour l’Espagne, pleine d’insultes ibériques, pour la lutte ou l’amour d’un autre, je ne sais plus. Je me souviens du combat du paternel pour me garder, moi, leur meilleure part. Et l’alcool dont il s’imbibait pour se conserver, lui, pour survivre. Ça ne vous touche pas, ça, ou vous êtes sourds ?
Je suis allongé sur le dos, une larme en travers de la gorge. Une larme qui a ton goût.
Je regarde, à la télé, sur les pavés du port de Barcelone, les porcs naufragés qui naviguent entre les bars à bières pleins de grosses bouées dégueulasses et les trottoirs trop propres sur lesquelles glissent les « pépés », putes officielles, homologuées, porte-étendard de la femme olympique… je pense à ma mère et je colle mes crottes de nez sur le mur, au dessus de mon lit et les laisse sécher. Elles sont mon calendrier, comme les petits traits à la craie du prisonnier qui s’évade. Je m’emmerde.
Je crois que je pleure en pensant à Omar, qui se demande sûrement encore comment j’ai fait pour tenir vingt-six ans, dont neuf de plus que lui, dans cette boite à merde, du fond de sa boîte en bois. S’il a eu droit à une boîte. Pauvre, Shérif. Pauvre et seul, mais avec le sourire, presque. Et le sens du rythme. Il n’est plus venu, un jour, et personne n’a posé de question. Ni Lefloch, ni le patron, ni aucun des mousquetaires. Bon débarras ce vieil immigré trop lent et trop ancien pour son SMIC. Ils ne pensent pas là-haut, dans les bureaux, ils comptent.
Je lève le poing serré à la télé et l’agite, en colère. Je cogne l’air, bastonne le monde, je frappe, je crochète, j’uppercute, je mouline et je tape, je hais ce gros con qui m’annonce avec toutes ses dents, que demain il gèlera, que l’opération « pièces jaunes » commencera en Janvier, que le plan « grand froid » sera déclenché bientôt si la chute des températures persiste, que le soleil se lèvera à 7 h 50 et que nous fêterons les Juste, je grogne, je crache, je vocifère, ouais, je vocifère, c’est beau ça, de la rage, de la haine, de la colère, de l’explosion, de la révolte. Je hurle, je crois, mais ça n’a pas l’air d’alarmer grand monde. Pourtant ma tête est avancée, ma bouche ouverte, mes yeux plissés.
Tu glisses dans ma gorge, un peu plus profond, tu m’étouffes.
Je culbute sur le côté, P.L.S, je suffoque et je m’y connais. Ma béquille ! Où est ma béquille ? ! ! ! Je la vois, appuyée contre la table de chevet. Elle me regarde, tranquille. Elle rit. Salope ! Je m’étends, je m’écartèle, je la frôle, elle vacille, je pousse mes ongles, m’arrache un dernier centimètre, je la tiens. Je la lève et l’abat plusieurs fois sur la porte, avec toute ma force bam ! bam ! bam ! Je sais qu’à partir de cinq ou six ils s’inquiètent et lèvent enfin leurs culs flétris à force de ne rien foutre, de baigner dans leur sueur. Bam ! BAM ! J’espère que je souris. Je ne saurais pas dire, mais j’espère, il me reste au moins ça. « On se calme, Monsieur Stak. » Il met des majuscules cet enfoiré, comme les riches. « Qu’est ce qu’il y a ? Vous avez faim ? Vous avez soif ? Vous avez chaud ? Vous avez froid ? C’est pas encore pipi, quand même ? » Il cherche, Yves, le veilleur.
Je m’étouffe avec mon amour, connard ! Ne vois-tu pas la peur dans mes yeux ? Tu ne remarques pas mon thorax froissé, ma bouche déchirée, la faille sur mon front ? Et mon cœur qui hurle, tu l’entends, mon cœur qui hurle ? « Ah ! Je sais ! Vous voulez de la musique, c’est ça… Attendez, bougez pas, je vous remets le CD de Jauni que vous avez écouté ce matin. Ne me regardez pas comme ça, je sais lequel vous voulez, celui que je vous ai offert, le best of, hein m’sieur Stak ? le bes… »
Une barre énorme me traverse le crâne. Et je n’aime pas ça.
Ecoute-moi, écoute-moi encore une seconde. J’ai trouvé. Ça y est. J’ai bien réfléchi et je sais la réponse à ta question. Comment je t’aime ? C’est ça que tu voulais savoir. De mon mieux. De mon mieux je t’aime. Ah ! C’est pas magnifique comme réponse, ça ? De mon mieux. De mon mieux je te dis. Reste ! ! Ne pars pas ! Reviens.
Je te suppliais de revenir. Tu ne m’aimais plus, tu disais. Je t’avais trop fait souffrir.
Déteste-moi, déteste-moi alors, t’as le droit. Mais cinq minutes, pas plus, et sans haine, sereine, juste pour me faire mal. Ça ne te faisait pas rire. Et je n’avais que ça, ton rire. Tu m’as tout pris. Mes yeux et mes mains, ma queue, l’été sur mon épaule et le souffle régulier qui le rend supportable, les mots démodés d’amour et d’ailleurs, tous nos pas dans le sable humide qui résistent, mes rêves et mes sens, et pire, le meilleur, mon cœur.
Je te le laisse.
Je partirai léger.
Et toujours ce garçon, ce jeune homme, Tom, Thomas Stak, qui se plante là sur mon chemin et me regarde les yeux humides. J’ai vraiment envie de lui dire d’aller se faire foutre mais il me rappelle quelqu’un. Il sourit.
Quoi ? Je te vois vieil homme, mais je ne t’entends pas. Je ne te comprends pas. Tu me fais peur et pourtant je t’aime. Tu es beau avec tes yeux cernés, tes cheveux qui s’enfuient. Tu es beau avec tes rides un peu plus profondes, tes dents un peu moins solidaires, tes jambes comme un tronc, tes orteils comme des racines. Tu y es jusqu’aux genoux. Je te tends la main. Extirpe-moi. Extirpe-moi.
Alors, j’ouvre la bouche immense, mes yeux se plissent, ma tête avance sur mon cou.
Je l’avale.
Il gigote dans ma bouche. Il me chatouille, le con. Je le balaie d’un coup de langue et l’envoie valser. Il te tombe dedans et t’entraîne. Vous dégringolez mon intérieur et je vous entends hurler dans votre chute : AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
De tout votre cœur. De mes pleins poumons. C’est toute ma chambre qui gronde.
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
Je respire. Je résonne. J’exulte. Je clame. Je tonne. Je vis !
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
« HÉ ! HÉ ! On se clame, là ! Monsieur Stak ! ON-SE-CAL-ME ! »
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
« C’est caca ? ! C’est caca ? ! ! ! J’espère que c’est pas caca ! »
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
« Ça va ! Ça va ! OOH ! ! Je vous le remets le disque ! ! »
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
J’espère que je souris comme je hurle. À pleines dents. Ma tête est avancée sur mon cou, mes yeux plissés, ma bouche ouverte, immense. Il pense sûrement que je vais le mordre ce con de Yvres qui augmente le volume pour couvrir ma voix. Je prendrais bien la barre qui me traverse le crâne pour lui enfoncer dans la poitrine, le genou, n’importe où ça fait mal. Il le sent sûrement, me fixe une seconde, crie avec moi, puis sort.
Notre histoire se termine.
Il me reste du silence… juste un soupir… et puis du souffle… des chaussettes qui volent… des chemises qui volent… des culottes qui volent… de la précipitation… de l’érection… du bruit… de l’humide… de la sueur et des cris… des hurlements… du vacarme dans tous les sens… et lui qui te souffle dessus d’un souffle chaud, régulier et infini pour te faire vibrer… qui s’amuse sur la courbe de tes reins vagues… et je vous entends baiser… sans arrêt taper… cogner… battre avec toutes vos forces pour me faire continuer.
J’avais peur que tu me tues, mon amour.
Je ferme les yeux.
Je me laisse aller.
« Monsieur Stak, réveillez-vous ! » Les lèvres pulpeuses de la rouquine, excitées par la peur, me supplient doucement, m’implorent.
« Monsieur Stak, vous dormez ! ! ? » Les gros seins de la blonde, tout durcis d’inquiétude, se frottent l’un contre l’autre pour se rassurer.
« Monsieur STAK ! ! ! MONSIEUR STAK ! ! ! ! » Les petites mains de la brunette qui me secouent, branlantes d’angoisse, sont beaucoup trop proches de ma bite.
J’ouvre les yeux.
Les trois infirmières penchées sur mon lit sourient.
Je bande.
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