samedi, décembre 01, 2007

Vous Ne M'aurez Pas Cru (monologue en plusieurs parties aléatoirement solidaires)



Partie deuxième, mon père.

(Les purs s’écoeurent)


Mon père est mort le jour de sa naissance.

C’est écrit ici : il a oublié de vivre.


Il a bien aimé un petit peu, mais à la dérive, comme on s’accroche à une branche pour ne pas être emporté par le courant.


Depuis bien des pluies et des soleils, il ne marche plus du pas léger de l’amoureux. Celui qui s’éloigne en flottant, comme gonflé à l’hélium, laissant dans son dos l’autre qui le regarde s’envoler un instant beau comme l’éternité, puis se retourne et disparaît.

Il y a déjà des milliards de douches et de petits déjeuners qu’il n’est plus de ceux qui se quittent mais se suivent quand même. Là dans leurs pas désordonnés, ici dans leurs balancements de bras, toujours dans leurs cœurs qui s’emballent et battent plus fort pour tuer le temps plus vite et remettre à zéro le compte à rebours de l’amour.

Dans leur respiration qui les rapproche, inévitablement

Depuis longtemps il pèse des tonnes, et chaque centimètre parcouru est comme une lutte pour soulever, en plus de ses os tellement nombreux et indécemment légers, une batterie de rêves périmés, des fûts de larmes amères, des dictionnaires de maux trop gros, des kilomètres de causes perdues.

Ses pieds n’ont jamais laissé dans le sable d’éphémères empreintes poétiques mais de grossières traces, comme des salissures. Il n’a pas marché dans l’espoir d’arriver quelque part ou de retrouver quelqu’un mais seulement dans l’empressement de s’éloigner de tous, de partout, de tout.

Il y a déjà bien des lunes qu’il ne marche plus mais se précipite vers la mort qui se jette à sa rencontre, dans l’expectation appréhensive des secousses terribles de leur collision. Les yeux fermé la plupart du temps.


Comme il y a des lustres qu’il ne s’est pas posé la question de savoir s’il y avait une vie avant la mort, il continue de regarder défiler son petit bonhomme de chemin jusqu’au cul de sac final. Et le spectacle lui plaît. Il est TRÈS bon public, mon père. Et comme beaucoup, il attend patiemment que quelqu’un ferme le sac et l’étouffe, la tête dans le cul.

Sans n’avoir rien vu.

Sans rien n’avoir vécu.

Il mourra donc une seconde fois bientôt, et tout comme lui, le monde s’en fout.


Quarante-cinq ans d’oubli c’est indécent et beaucoup moins alléchant que cinq minutes de sang, n’est ce pas ?

Quand on aime le sang.




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