dimanche, février 24, 2008

Personne ne s'étonne (1)



Une œuvre déchirante d’un génie renv

(Trouver un meilleur titre)

Personne ne s’étonne (?)




Moi j’ai les poings serrés et la langue dehors.

Évidemment j’ai la rage.

Dans le coma. Elle est tombée. Contre un radiateur. Elle est dans le coma. Elle est tombée ? Elle est tombée et elle est dans le coma ? Il l’a poussée elle s’est cognée et elle est dans le coma. Mais pourquoi il l’a poussée ? Elle est dans le coma ? Dans le coma. Elle s’est cognée contre un radiateur et elle est dans le coma ? L’angle. L’angle ? Quoi l’angle ? On se cogne à un radiateur on tombe pas dans le coma ! On saigne, on se fait coudre des points, on se passe de l’arnica, on se relève et on a un vertige, on dit ouhla, j’ai un peu la tête qui tourne moi ! On se cogne à un radiateur, un angle même, et on ne meurt pas au milieu de l’été. On se relève et on attend la suite.

La suite c’est le microcosme des lécheurs de pages huilées qui se met en branle, qui s’arrache les restes accrochés en couverture, en se léchant les babines retroussées sur des dents qui transpirent.

À la boulangerie. Il l’a tabassée. Il n’y est pas allé de main morte. Il l’a frappée plusieurs fois au visage, avec ses grosses mains pleines de gros doigts, pleins de grosses bagues, pleines de haine, de violences conjugales. À l’arrêt de bus. Il était complètement drogué, c’est pas étonnant. Il l’a étranglée, lui a foutu un coup de boule. C’est pas pour rien qu’elle avait le nez explosé. Il était saoul de toute façon et il a même pas compris qu’elle était morte, trop saoul pour appeler les secours. Au bureau. Et puis dans ce milieu ils sont tous accros à quelque chose, faut bien. Plusieurs coups de poings au visage sous l’emprise de drogue et d’alcool. Il avait sûrement fumé des joints. Quand on dit que c’est pas dangereux, ça me fait bien rire. À ce qu’il paraît c’est pas la première fois. C’est un nerveux de toutes façons, ça se voit. Au tabac. Tout le monde le sait et puis ça se voit. C’est dommage j’aimais bien sa dernière chanson, mais là. Il l’avait suivie jusqu’à là-bas parce qu’il était trop jaloux. Ça me fait bien rire. Alors qu’il était marié ailleurs. C’est pas surprenant. Pas très structuré le gars, si tu vois ce que je veux dire. Drogue alcool adultère violence conjugale. Des enfants à droite et à gauche. Et puis c’était un rebelle. Dans le métro. Et les rebelles ils ont tous un grain. Regarde Patrick Sébastien il a dit qu’il faisait de l’échangisme. Et ben là c’est pareil. Ça m’étonne pas qu’il en soit arrivé là.

Dans la chambre de mon fils. Quand tu sais ce qu’il chante en même temps, c’est pas étonnant. Et qu’est ce qu’il chante ? Par exemple le truc qui passe sur NRJ, là, pour l’euro… « enfin souffrance, comédiens en France faut changer la monnaie…. », Un jour sur terre, ou un truc comme ça… Et ? J’ai entendu aussi à la radio, là, le truc sur les marins mexicains, « les sombréros » ou je sais pas quoi, c’était limite ça, non ? Un peu genre je chante pour pas me suicider. Franchement c’est con parce que j’ai entendu sa dernière chanson sur RFM, avec Manu Chao, j’aimais bien. Mais là. Mais là quoi ? C’est triste mais en même temps ça m’étonne pas tu vois. Non je ne vois pas. J’ai même pas envie de voir. J’ai plus envie de te voir non plus d’ailleurs. Manu Chao lui ça va, lui. Il est tout petit mais il a une de ces pêches. Ses chansons elles sont gaies, elles sont dansantes. Tu connais Mamadou et Myriam ? Les aveugles.

Mon fils a treize ans, ressemble beaucoup trop à sa mère et parle comme la mienne. Il ne sait rien. Je lui explique. Il ne sait rien, je lui dis. Il ne sait rien de ce que ce mec écrit et a écrit, de ce que ce groupe a fait, il ne sait rien de la poésie et de l’engagement politique, il ne sait rien de l’humanisme, de la solidarité, de la passion amoureuse. Il dit que c’est bizarre de faire du mal à quelqu’un si on l’aime, non ? Et que niveau musique il préfère le Rn’B de toute façon. Il n’a rien compris. Je ne m’énerve pas. Je lui explique l’amour fou, l’abandon de soi, la cristallisation, l’amour qui devient frustration, la frustration qui devient rage, la rage haine, Rimbaud, Verlaine. Il dit qu’il connaît pas et de toute façon quand on tue, même par amour, on est un assassin. Et que le Rn’B c’est actuel, ça parle des vrais problèmes des jeunes. Je m’emporte, évidemment j’ai la rage. Ma voix déraille sur des paroles à deux francs. Sur la crétinisation de l’adolescent par la télé et l’overdose de pub. Sur ces blaireaux dont l’engagement politique se limite à la couverture de Télé7jours. Et que c’en est un, de blaireau, s’il s’identifie à ces faux durs qui ne parlent que des râteaux qu’ils ont pris et des pétasses qu’ils n’ont pas baisé. Je dérape dans des aigus mal contrôlés. Lui aussi, il mue. Il crie. Il pleure. Il est tout rouge et hurle qu’il n’a pas à aimer ce que j’aime, qu’il a le droit d’écouter du Rn’B avec des paroles à deux francs si il veut, que je suis qu’un ringard parce qu’on ne parle plus en francs et que Télé7jours c’est trop pourri, que c’est pas pour rien si je me retrouve seul, que sa mère a eu raison de ne plus vouloir être avec moi, parce que je suis égoïste et que les gens égoïstes il faut pas qu’ils soyent avec d’autres personnes, parce qu’ils sont trop égoïstes parce qu’il ne pensent qu’à eux et n’ont pas assez d’amour pour penser aux gens autour qui essaient de leur faire un peu de bien parce que eux les aiment d’un amour sans retour qui… quand son discours est devenu un peu trop cohérent je me suis énervé. J’ai gueulé qu’il était beaucoup trop tard, qu’il fallait qu’il dorme s’il ne voulait pas encore redoubler cette année, et j’ai claqué la porte en sortant.

Dans le trou de la serrure je chuchote Bonne nuit. Blaireau. Il soupire Bonne nuit. Ringard.

Le lendemain au petit déjeuner, il a une tête de céréales killer. Pâle, les lèvres tirées vers le bas, les sourcils froncés, l’acné sévère, la salive aux commissures, un t-shirt « Conseil Général » qui aime Pokora. Je ne comprends pas l’adolescence. Comment a-t-il pu floquer une photo de M. Pokora (torse nu ? Est-ce qu’il est torse nu ? ), sur un t-shirt du conseil général, donné au tournoi de foot de la pentecôte (même pas gagné, même pas une récompense : un lot de consolation pour les trois dernières équipes. Pour que ces gamins rachètent une licence à la rentrée. Pour que ces trois villages, abritant les plus mauvais joueurs de foot du département entre 13 et 15 ans, et déjà cibles évidentes et inévitables de toutes les blagues racistes, homophobes et misogynes ne se retrouvent pas, après la fermeture de leur bar-tabac-presse-poste-crédit agricole, dans l’isolement social le plus total à la pentecôte prochaine)?

Quel genre de déséquilibré ferait ça ? Pourquoi ce t-shirt (sûrement le plus moche de tous ses t-shirts. Le plus mal taillé, comme tous les t-shirts de tous les tournois de tous les conseils généraux d’ailleurs : trop larges sur les côtés, les manches trop longues, le col trop…vague, et puis le blanc gris) ? Pourquoi M. Pokora ? Pourquoi torse nu ? C’est quoi ? De la bêtise ? De l’ironie ? De l’…?! Est-il possible que… ? Est-ce que… ? Mon fils ne serait pas… ? Non. Merde ! Comment savoir ? Je peux pas lui demander. Je peux ? Je peux. Bien sûr je peux. Je peux ! Je suis son père, je peux tout. Je peux pas, merde. Pas maintenant. Et comment je demanderais ? Comme un copain ? Comme un confident ? Comme un papa ? Comme un homme que je ne suis pas ? Je pourrais toujours l’épier. Le suivre sur le chemin du collège, de ma voiture, deux voitures entre nous, me poster un peu à l’écart et attendre la sortie des classes, l’observer avec ses camarades. Attendre pour des jambes, des bras, n’importe quels membres qui se frôlent, des serrages de mains qui s’éternisent (combien est la durée moyenne acceptable d’une poignée de mains au collège, trois secondes… quatre, maximum ?), des bras qui enroulent des épaules… Guetter le moindre signe. Et puis le suivre sur le chemin du retour. Le regarder aller jusqu’au bus. Constater une raideur au niveau des bras pendant la marche, les bras collés au torse, leur manque de balancement (comment n’ai-je pas vu ça avant ? Comment ai-je fait pour ne pas reconnaître cette démarche plus tôt, bordel ?), les paumes tournées vers l’extérieur, l’annulaire qui se relève, et… et… et quoi ? et quoi putain ?! Bordel ! Comment sait-on ? Comment reconnaît-on un…

- Bon j’y vais, y a Fred qui m’attend.

- Oi ? Quoui ? Tu ?

- J’y vais. Y a Fred qui m’attend en bas.

- Frédérique, la…ton…ta… ?

- Le voisin, papa. Fred, le voisin.

- Pourquoi… il…

- …

- … est dans ta classe ?

- Il a 19 ans, papa.

- Ah ! Il a redoublé lui aussi.

- Ouais c’est ça, il a redoublé six fois et il s’est mis en ménage avec la directrice.

« Mis en ménage » ? Quel enfant de 13 ans dit ça ?

Je ne peux pas le laisser partir comme ça. Quel genre de maniaque laisserait partir son fils innocemment homosexuel sans lui avoir confié qu’il a compris, qu’il n’est pas dupe, qu’il est son père et qu’il peut tout savoir, tout comprendre ; sans lui avoir enseigné que les mots ne sont parfois pas nécessaires, que l’instinct paternel[1] ne se trompe que rarement, que sa carapace ne lui sera plus utile, qu’il n’a plus besoin de se cacher, qu’il est libre ?! Que JE le libère ! Moi ! Son père ! Comme font les pères, je le libère ! Je ne peux pas le laisser partir sans voir ses larmes de reconnaissance couler sur ses joues d’homosexuel (roses, lisses, bien en place chacune d’un côté du visage), sans l’entendre me remercier avidement (même si « avidement » n’est peut-être pas adéquat ici) d’avoir briser ses chaînes, sans l’entendre dire combien les menottes autour de ses chevilles et de ses poignets le faisaient souffrir, combien le boulet qu’il traînait le ralentissait dans son développement personnel, dans sa course vers la liberté, le bonheur, l’amo…

- Au revoir.

- Aurevoiretdismoi… (ma voix déraille, je parle trop vite, essaie de prendre un ton naturel, le plus naturel possible. Le ton le plus « je-n’ai-pas-réfléchis-pendant-un-quart-d’heure-avant-de-dire-ce-que-je-m’apprête-à-dire »)… Jojo… (je ne l’appelle Jojo que quand je l’engueule ou me moque de lui. Pourquoi maintenant ?) Est-ce que tu… es(sûr ?)… ho(mosexuel ?)… n’a(imes pas les filles ?)… vais pas un autre t-shirt que celui-là pour floquer des trucs dessus ?

- Pour quoi ?

- Parce que celui là il est mal taillé. Il est trop large, les manches sont trop… (il ne me laisse pas finir mais vous savez ce que je pense de ce t-shirt et de tous ceux comme lui)

- Non mais pour quoi faire, t’as dit ? Pour floquoi ?

- Floquer. Coller des trucs dessus, des images.

Je m’étonne que personne dans son entourage footballistique, ni les petits mauvais joueurs qui (le plus souvent encouragés par des parents très naïfs, totalement hypocrites ou complètement cons) rêvent tous de devenir Zidane et nord-africains, et floquent des numéros « 10 », des « 5 » et des « Zizou » sur tous leurs t-shirts, et des « Jean-Lou », « Fifi », « Mimi », sur tous ceux de leurs pères, oncles, cousines, petites sœurs pour leurs anniversaires ; ni ses éducateurs, entraîneurs, commandants, alcooliques en charge du club qui floquent à tours de bras, de cotisations annuelles et de ventes de calendriers des chiffres nouveaux sur des anciens maillots ; je m’étonne donc, qu’aucun n’ait été capable de lui expliquer le mot floquer. Qui n’est pas très compliqué d’ailleurs. Mais le connaissent-ils au moins, ce mot, ses petits camarades de jeu et ces gros moustachus des bancs de touche ? (Suis-je raisonnable de confier mon enfant à cette… bande de… gars qui ne connaissent pas le vocabulaire indispensable à leur pratique ? Est la question qui m’assaille immédiatement après cette réflexion)

- Personne que tu connais ne connaît ce mot? C’est pas très compliqué pourtant. « Floquer » c’est… coller des images sur un t-shirt. Ou… une image sur des t-shirts. Ou des numéros sur des maillots. Coller des trucs, quoi. Sur des t-shirts. Fais pas cette tête de hibou, là. Tu me crois pas ? Suffit de vérifier dans le dictionnaire (là, quand je me lève pour aller chercher le dictionnaire, conscient de la chance qu’il a d’avoir un père aussi soucieux de l’exactitude du savoir qu’il transmet, un père qui a compris que l’école ne peut assurer à elle seule éducation et instruction suffisantes, un père en avance sur la majorité de ses semblables et qui n’a qu’une ambition, vraiment, celle de faire de son enfant un homme comme lui, intelligent, cultivé, droit et honorable (même si probablement homosexuel), une source de savoirs et d’inspiration pour ses contemporains, un modèle ! Conscient de cela donc, il soupire et pleure : mais pa !-paaaaaa j’ai pas l’temmmmmps je vais être en r’taaaard et puis y a Fred ! qui m’a !-ttennnd !! Qu’est-ce qu’il m’énerve avec ce Fred ! Et ses points d’exclamation !) Regarde… deux secondes, ça vaaa… regarde !! « Floquer : (v.t) donner à une surface l’aspect du velours en y appliquant des fibres de coton. », tu vois ? Bon.

- … ?

- C’est qui au fait que t’as « floqué » sur ton t-shirt ?

- Diam’s.

- Ah…

- …

- Elle est…

- … (sourcils levés, tête avancée sur cou, lèvres pincées tirées vers le bas)

- Diam’s est très… masculine.

- … (yeux écarquillés, mâchoire inférieure tombante, paumes des mains tournées vers le ciel)

- J’ai entraperçu M.Pokora…

- … (sourcils froncés, mouvements de tête droite-gauche-droite-gauche courts lents)

- Il est… très féminin.

- … (grande inspiration nasale, tête relevée menton pointé vers le haut, expiration exagérée sur mouvements de tête haut-bas-haut-bas courts rapides)

- Diam’s n’est pas torse nu, non ?

- … (tête de hibou)

- Rarement…

- … (demi-tour)

- J’imagine…

- … (porte)

- Sur les photos.

[1] Plus proche d’ailleurs que l’instinct maternel de l’instinct animal dans le sens où… l’homme chasse… plus que la femme.

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