Il rentre de chez sa mère. Un dimanche soir sur deux il rentre d’une semaine chez sa mère. C’est le bonheur de la garde partagée. L’aristocratique nouvelle place du père. La chaotique fin du monopole maternel. L’élégant équilibre des rôles, et pour lui le rôle de l’équilibriste. Sa mère et moi faisons tout pour que tout se passe le mieux possible. Nous essayons de conserver une certaine harmonie. De respecter une certaine ligne directrice dans son éducation. De garder toujours droit et à une hauteur raisonnable le fil sur lequel il avance le souffle et les abdos tenus, les mains et les pointes de pieds tendus, les yeux à la verticale, fixés droit dans les yeux de celui de nous deux qui le récupère en bout de course. Ce soir c’est moi. J’ouvre les bras quand il laisse retomber les siens. Il pose sa tête sur ma poitrine. Le sang qui bat dans ses tempes résonne dans mon cœur. Je l’embrasse sur le front. Il n’a pas encore les deux pieds ancrés solidement dans le sol. Il est toujours un peu comme en lévitation, sur les pointes. Sur des oeufs. Si léger et pourtant si lourd, ce petit bout de nous. La tête ici, le cœur là-bas. Toujours sur le départ. Je referme mes bras autour de son petit corps fin de funambule pour ne pas qu’il s’envole. Je le serre temps que je peux encore. Je sais qu’un jour le fil ne le supportera plus ou ne le mènera plus jusqu’ici. Le fil se changera en fille qui l’emportera ailleurs. Comme sa mère m’a emporté loin de cette famille que je sous-estimais. Loin de ma mère et de mes sœurs que je pensais incapables de survivre sans moi. Loin du cercueil de mon père que je portais sur les épaules. Loin de ce village en pente où tout finissait au fond d’un trou. Loin de cette image de moi qui me clouait au sol. Loin des chantiers et de la poussière, de la ferraille et du mastic, loin du cambouis et de la mis… Aïe !
- Je peux plus respireeeeer !
- Pardon. Désolé.
- …
- T’es en colère ?
- Non. Ça va. Laisse moi.
Comme nous sommes une équipe je lui laisse jouer sa part. Nous sommes deux musiciens, chacun sa partition. On n’imaginerait pas un clarinettiste souffler dans le violon du voisin. Un avant-centre tirer un six mètres. En tant que coéquipier je me sens plutôt en sécurité. C’est un excellent partenaire. Il ne me demande jamais où j’ai passé la nuit quand je rentre à moitié sobre au petit matin. Il me couche quand je m’endors pendant la composition des équipes, et me résume le match le lendemain. Il ne rate jamais l’occasion de me rappeler que la vaisselle qui est dans l’évier ce soir l’est depuis bientôt dix jours. Il ne me dit que du bien de sa mère et ne me parle jamais de son mari.
Pourtant le divorce n’a pas été facile pour lui[1]. Pour nous le mariage fut plus douloureux que le divorce. Pour lui c’est une autre histoire. C’est son histoire. Pleine d’hommes éphémères et de cadeaux de noël en double[2]. Une histoire qui nécessite des balises de détresse, des bornes de sûreté, une stratégie claire et précise que nous nous devons de maintenir en place.
Notre stratégie est claire et précise: ne rien laisser dans l’ombre, rien en suspension. Pas d’épée de Damoclès au-dessus de la confiance unique que nous partageons.
Dès l’apparition du moindre problème on joue cartes sur table, on parle, on communique, on s’explique, directement, dans le vif, quelles que soient les circonstances, le contexte, le lieu, la météo, le match à la télé, rien ne peut nous empêcher de transmettre, partager, coder, décoder. Nous sommes des géants, des rois, des maîtres de la communication ! Des supra-communiquants ! Nous sommes Shannon et Weaver ! Il est vif, je suis rapide, nos réparties sont bien réparties et toutes nos conversations sont des échanges d’une rapidité époustouflante de répliques plus intelligentes, plus pertinentes, plus productives les unes que les autres ! Nous sommes des joueurs d’échecs, de batailles-navales, de bagammons vocaux inaccessibles à l’oreille non-initiée.
- …
- …
- …
-(…Vieira récupère dans le rond central et va trouv…)
- …
-(…Henry qui fraaaappe juste au-des…)
- …
- …
-(…Bouffon qui va pouvoir dégager des six mèt…)
- …
- …
- …
-(…sifflet à la bouche et siffle la mi-temps…)
- …
- …
- Tu veux qu’on en parle ?
- …
- Comme tu veux.
Je sais que ta mère te dit que c’est de ma faute. Elle te le dit sûrement avec les mêmes mots qu’elle me pleurait dessus. Parce que ton sourire lui rappelle mes cris, tes yeux mes peurs et tes mains mes caresses (ce qui est tout à fait malsain, bordel ! Pourquoi est-ce que les femmes font ça, merde !? Pourquoi est-ce qu’elles transfèrent sur leurs enfants toutes les rancunes qu’elles tiennent à leurs pères ?). Elle te parle de ma lâcheté. Elle dit que je n’étais pas assez fort pour dire « non », et que si c’était ma seule faiblesse, c’était la pire. Elle te parle de ma mère qu’elle n’aime pas parce qu’elle n’aime pas qu’elle ne l’aime pas. Elle te parle du terrain qu’on avait trouvé, des accords de prêts qui n’étaient plus si loin, des premières pierres et du jardin, et c’est là qu’elle sanglote, que sa respiration se saccade et lui enlève les mots. Elle passe sa main dans tes cheveux, le nez dégoulinant, les yeux bouffis. Elle t’attrape par les épaules et tu ne résistes pas. Elle te plaque contre sa poitrine et te dit que tu es sa plus belle récompense. Que tu es fort et courageux. Qu’elle sera toujours là pour toi, même si ton père te dit le contraire. Qu’il est égoïste lui et que c’est pour ça qu’il est seul. Alors que maman, elle, elle a retrouvé quelqu’un. Quelqu’un de bien, qui l’aime pour ce qu’elle est et qui t’aime toi aussi. Quelqu’un sur qui tu peux compter et à qui tu peux parler quand ça ne va pas, comme à un papa, même si Benjamin ne remplacera jamais ton père mon chéri, elle s’empresse de rajouter parce qu’elle sait que ça t’énerve qu’elle nous compare cet enfoiré et moi.
Je sais que lui te dit que dans la vie on n’a que ce qu’on mérite (et qu’est-ce que ce con mérite ?). Parce qu’il a été élevé comme ça. À la dure. Parce que son père à lui était un homme, un vrai, qui voulait faire et a fait de son fils un homme, un vrai. Et que le seul véritable moyen d’apprendre à être un homme c’est de se battre comme un homme. Il te dit qu’il t’emmènera courir le matin avant que tu prennes ton bus pour le collège, comme ça au moins, une semaine sur deux tu feras un peu travailler ce corps maigrichon qui ne te servirait à rien comme bouclier. Tu lui dis que tu prends le bus à 7 heures et quart et il dit que ça ne fait rien, que trois quarts d’heure de footing tous les jours c’est suffisant pour commencer. Il dit aussi qu’un de ces quatre il te coupera les cheveux, comme il a coupé les siens. Les pédés de coiffeurs c’est pour les pédés ! Ah ! Ah. Tu ne ris pas, tu ne dis rien, tu as peur. Tu penses que si tu le contredis il viendra, une nuit, te couper les cheveux et tous les membres qui dépassent avec ce couteau affûté qu’il a pointé un jour à ta mère. Tu as peur qu’il te découpe en morceaux et puis qu’il vienne s’en prendre à moi, et que tu ne puisses rien faire, parce qu’en morceaux dans un sac, et c’est surtout ça qui te dérange, ne pas être mon sauveur. Ne pas être non plus celui de ta mère qu’il obligera à nous manger tous les deux, un soir, entre deux bougies et deux tranches de pain.
Avant de finir en sandwich, moi j’ai envie de te dire pardon. Même si tu ne m’écoutes pas parce que tu n’as d’yeux que pour le top-buts et d’oreilles que pour Thierry Gilardi. J’ai envie de te dire que ce n’est la faute de personne, même si c’est la faute de tout le monde. Et je parle du monde au sens large. Je veux te dire que tu es beau. Que tu es la plus belle part de ta mère et de moi. Que tout ce qu’on avait de bon se retrouve dans ton mètre et quelques. Mais ce n’est pas assez et je ne sais plus comment faire pour rattraper toutes ces semaines sur deux perdues depuis six ans. Je voudrais être un pou dans tes boucles. Une mite dans un de tes t-shirts informes. Un bout de viande entre une canine et une prémolaire. Un cil sur ta joue. Un trou dans tes chaussettes. Je pourrais nous inventer des excuses. Mais je n’ai pas l’imagination. Je pourrais m’inventer des alibis. Mais je n’ai pas le courage. Alors je voudrais simplement te dire pardon, bien que tu ne m’accordes aucune espèce d’attention parce que c’est bientôt noël et que Zidane est en train de te vendre une assurance, Drogba un jeux vidéo, et que TF1 est en train de vendre la part de ton cerveau qui reste à Coca-Cola. Pardon de t’avoir mis dans l’engrenage. Pardon de t’avoir lancé dans la course avec les caissières de Lidl. Pardon de te confronter au risque de lire un jour un roman de Samuel Benchetrit. Pardon de t’obliger à supporter des « si j’aurais su » et des « j’ai faillu » toute ta vie. Pardon de ne pouvoir rien faire pendant que tu batailles sur ton fil qui vacille, avec les genoux qui claquent et les mains qui s’agitent, en essayant de garder la bouche fermée sous cette pluie de merde qui s’abat sur toi. Je ne peux rien à tous les combats que tu mènes sur tous les fronts, et ça me tue que ce soit de ma faute, mais maintenant que le match est fini ce serait bien que tu penses à aller te coucher, Jojo.
[1] Même si il n’était pas physiquement là le jour du divorce (et heureusement parce que sa mère et moi, après le verdict (la sentence ? le jugement ?), sommes partis à la plage et avons fait l’amour comme on ne l’avait jamais fait. Tout a explosé à l’intérieur de nous. La haine, la jalousie, la tristesse, la peur, le regret des dix dernières années perdues ensemble et celui de ne pas vivre ensemble les dix prochaines, la redescente sur terre et les ailes qui crament, le parachute qui se vrille, les os qui se brisent au contact du sol, la douleur sous la peau, dans les pores, sous les ongles, l’amour qui n’est pas forcément plus fort, les milliers de disputes et les milliards d’orgasmes, la fin des illusions et celle de notre enfance, le feu sous la plante des pieds, nos empreintes digitales gravées sur nos peaux et bientôt recouvertes, et dans nos poumons l’air de la liberté).
[2] Parce qu’évidemment on fait ce qu’on peut pour que cette histoire ait l’air moins ridicule. On essaie de faire de notre mieux, on cherche ce qui est bien, on s’invente ce qui est juste, mais évidement on se trompe, on se loupe, on se retrouve comme un con, impuissant, seul, perdu, complètement dépassé et à des années-lumière de la trouver, la lumière, dans ce foutu tunnel. Et on ne cherche pas une illumination ou un éclair de lucidité, non, mais seulement la lueur pisseuse et grésillante d’une lampe de poche, la flamme palliative d’une bougie dissidente, l’odeur de souffre d’une allumette qui craque. Alors on fouille les manuels de bons parents, on creuse les rayons de jouets, on dissèque son psy, on torture ses amis, on s’emmerde aux réunions des profs mais on finit par se perdre inéluctablement dans des bars sombres et des bras inconnus, et inversement.
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