dimanche, février 24, 2008

Personne ne s'étonne (4)

J’ai lancé l’idée il y a quelques semaines.

Elle l’a prise au sérieux[1].




[1] J’ai lancé cette idée à toutes mes petites amies depuis l’âge de 8 ans (et uniquement parce que ça me semblait être le moyen le plus rapide et le plus efficace de rencontrer des nouvelles personnes sans effort et sans surprise. Personnes sur lesquelles j’aurais un contrôle total (ce qui est depuis toujours pour moi la condition sine qua non à l’amitié)) !

La première fois, en CE2.

J’étais depuis une poignée de secondes affalé sur le bitume humide de la cour de l’école primaire municipale. Juste avant la chute j’avais été à deux doigts de capturer Amandine B. dans les dernières minutes de la récréation et du trape-trape-bisous du jour. Maintenant allongé sous le mûrier platane de toutes les cours de récréation françaises de cette année 1987, l’épitrochlée fracturé et arraché, le coude postérieurement luxé, mon col roulé en acrylique rouge déchiré et mon pantalon en gros velours marron trempé (resserré en bas sur mes petites chaussures noires trop en cuir, trop cirées, trop neuves, trop lisses), je rassurais la foule des écoliers et des instituteurs qui s’étaient précipités autour de moi. Entre deux sanglots retenus par mes mâchoires serrées, comme un soldat blessé exhorte ses compagnons à continuer sans lui parce qu’il les ralentit, je leur murmurais des « ça va aller… ne vous inquiétez pas, ça va aller… » Et à Amandine, que je tirais plus près de moi par la manche de son sweat-shirt vert Crédit Agricole (trop large évidemment, le col mal défini… qui serait aujourd’hui une raison suffisante à un total désintérêt envers sa personne (mais en son père banquier je voyais une certaine garantie pour mon avenir financier)), je demandais, plus bas encore :

« - … (inspiration) Aman(soupir)dine… est-ce que mon frère… Frank… est par là ?

- … ? (elle ne connaît même pas mon frère ? Mais qu’est ce que je lui trouvais à cette fille ?)

- Il est un peu roux, en CM2, dans la classe de M. Glaize ? Non ? Alors écoute (temps)… si je m’en sors (sanglot retenu)… et malgré les séquelles que me laissera cet accident terrible (inspiration profonde)… est-ce que tu veux bien qu’on fasse un enfant ? »

Et puis les sirènes ont percé le silence, les ambulanciers ont dispersé la foule en criant ce que les ambulanciers qui dispersent les foules crient quand ils dispersent les foules « Laissez-le respirer ! Écartez-vous, mademoiselle et laissez-le respirer ! Ce n’est pas un spectacle ! Allez circulez-y-à-rien-à-voir ! Vous voulez le tuer ou quoi !? (ça c’était peut-être un peu exagéré) » et m’ont emmené sur un brancard jusqu’à leur véhicule garé devant l’école. À travers le hublot à l’arrière de l’ambulance, je pouvais voir Amandine derrière la porte de l’entrée principale. Sa main levée, tremblante, qui disait « je ne te lâcherai pas mon vieux, jamais. Je t’attendrai le temps qu’il faudra, et à ton retour je serai là pour toi, toujours », ses yeux mouillés, brillants comme les premiers jours de notre amour débutant, et son nez en trompette écrasé contre la vitre qui lui faisait une tête de cochon. D’une voix grave et précise j’ai dit au chauffeur d’enclencher le gyrophare et la sirène, et de démarrer en trombe. Il m’a dit qu’il fallait pas rêver mais que c’était bien tenté. C’est à ce moment que ma mère assise à côté de moi et que j’avais complètement oubliée, a pris ma main dans la sienne et m’a embrassé sur le front. J’ai vu la boue sur mon pantalon et mon coude sur mon avant-bras, j’ai dit « maman-j’ai-peur-j’ai-mal » et j’ai perdu connaissance.

Quand je suis retourné à l’école quinze jours plus tard, fier de mon plâtre et du « peace and love » que mon frère avait dessiné dessus (il avait en réalité difficilement gribouillé quelque chose au feutre marron, en prenant modèle sur l’insigne de la Mercedes d’un des voisins, Philippe), Amandine avait déménagé. C’est Martial, mon meilleur ami (le garçon de mon âge sans trouble moteur apparent qui habitait le plus près de chez moi), qui m’a annoncé la nouvelle.

- Son père y niquait la bonne. Martial disait « niquer », oui. J’espère que c’est une habitude qu’il a perdue. Sa mère elle l’a divorcé et elle est partie.

Ce salaud de monsieur B., respectable employé de banque, avait une bonne. Ce jour-là j’ai pris conscience que l’argent ne faisait pas le bonheur.

Je n’ai jamais eu la réponse à ma question. Je ne saurai jamais si Amandine B. aurait bien voulu qu’on fasse un enfant. Je ne me faisais pas trop d’illusions au fond, je savais qu’à huit ans ça n’aurait pas était facile, surtout matériellement… et c’est vrai que ce nez en trompette…

Vingt ans plus vieux je dispose de tout le matériel nécessaire, et mon amoureuse qui n’a rien d’un instrument à vent semble prête pour la grande récréation.

1 commentaire:

ANCELLY a dit…

Bonjour,

C'est ancelly, de Laguerredesmots.
J'ai lu, un peu en diagonale, par manque de temps mais c'est bien écrit...
A publier sur Lgdm.
Amitié
Denis Bancillon