dimanche, février 24, 2008

Personne ne s'étonne (6)

L’odeur de la pelouse humide fraîchement tondue qui se grille délicieusement au soleil des premiers matins d’hiver me rappelle toujours mon adolescence, l’entraînement intensif, l’âpre compétition, l’espoir de devenir professionnel, ce but marqué en finale du championnat départemental, les dernières hontes sous les premières douches... Mais dans cette région isolée si proche du soleil, à l’époque des premiers rayons d’hiver, la mauvaise herbe déjà méchamment cramée par le froid ne fait que reposer difficilement sous une certaine épaisseur de neige que des pères énervés et bénévoles s’usent à déblayer pour l’amour du football, de ses valeurs et de ses vertus ; et surtout parce qu’il se sont levés à 9h00 ce dimanche matin pour que leur gamin joue au foot, et qu’ils sont prêts à tout pour que ce foutu match se déroule, rentabiliser les 30 euros de la licence du gosse et aller boire une bière à la mi-temps avec les copains.

Pendant ce temps dans les vestiaires, les enfants prient pour que le match soit reporté. Parce qu’il fait un froid de chien et que le ballon dur contre les cuisses glacées ça fait un mal de canard. Et puis parce que les « visiteurs » c’est que des arabes et on sait jamais jusqu’où ça peut aller avec eux. L’année dernière ils nous avaient craché dessus et jeté des pierres aussi, sur le bus. Et Boris il s’était bastonné avec le numéro 4. Boris il s’en fout lui, il est passé cadet, mais le numéro 4, comme personne sait très bien quand il est né, mon père il dit que sur sa licence y a marqué « né un jour de pluie », et ben ce con il est toujours là, et il est encore plus grand que l’année dernière et à ce qu’il paraît il est trop vénère. C’est Abdel qui me l’a dit. Il habite dans son village et il est dans mon collège.

L’arbitre n’arrive pas à l’heure. L’arbitre n’arrivera pas. C’est un des pères qui doit se sacrifier (celui qui a le plus l’habitude, le moins d’alcool dans le sang et de personnalité), en gueulant évidemment. Pour une fois qu’on avait un arbitre officiel, merde ! On avait fait la demande parce que c’est que des arabes en face. On sait jamais jusqu’où ça peut aller avec eux. L’année dernière ils leur avaient craché dessus et jeté des pierres aussi, sur le bus… putain de bougnoules !

Le match démarre finalement avec trois quarts d’heure de retard et un arbitre d’extrême droite extrêmement maladroit. Il n’arrête pas de glisser sur sa vieille paire de godasses pourries et le terrain gelé. J’aurais bien emprunté une paire de crampons à un des gamins mais y a que le grand 4 là qui a les pieds assez grands, et personne n’a osé lui demander à lui. On sait même pas quel âge il a çui-là ! Sur sa carte y a marqué « né un jour de pluie »… ah, ces bougnes ! Il tombe, se relève et retombe. En trois minutes son pantalon de survêtement rouge est trempé et marron. Il s’énerve et décide de ne plus courir. Son nez coule et sa morve forme une petite cascade de glace qui se prend dans ses petites moustaches grisées par le gel. Ça l’oblige à respirer par la bouche, et comme il s’évertue à garder le sifflet entre ses lèvres pour garder ses mains dans ses poches, il siffle intempestivement, immobile dans le rond central, et gueule, évidemment, Non ! Non ! Jouez ! Jouez ! Je ne siffle pas ! Je respire ! Je respire !

Sur le terrain les gars luttent et fument comme des chevaux de trait scandinaves. Sur le banc de touche le père de Bastien fume une vieille gitane comme un cigare cubain. Malheureux entraîneur qui ne peut rien au naufrage désespéré de ses joueurs médiocres (qui portent tous sous leur maillot un t-shirt d’un conseil général aux contours flous ; stigmate de tournois ridicules). S’il ne meurt frigorifié c’est uniquement parce que l’amour du football brille en lui comme une petite flamme d’espoir que son fils alimente à grands coups d’éclats, à grands coups de pied de coin, à grands coups plus ou moins francs. Cette flamme, aussi vacillante et vulnérable soit-elle, suffit à maintenir son cœur et son corps à une température viable, et sa tête hors de ce marécage social qui le mange lentement. Tous les dimanches, Bastien porte la lourde responsabilité de souffler sur les braises agonisantes de l’espoir de son père. L’espoir d’échapper ne serait-ce qu’une minute trente à sa vie misérable. L’espoir de l’euphorie, de la liesse, de l’abandon. L’espoir de passer un jour à Téléfoot. Alors sur la glace, galvanisé par les encouragements incessants de son père insatiable, Bastien virevolte comme un patineur artistique. Sur la pointe de ses crampons il réussit plusieurs figures acrobatiques de qualité. Il s’arrête, pivote, repart, appel-contre-appel, laisse deux adversaires derrière lui, enchaîne deux dribbles, frappe au but, frappe les coups francs, les corners, les six mètres, insulte ses partenaires et s’effondre, à bout de souffle, puis éclate en sanglots. Ses larmes, symboles de l’abandon parricide, ne s’écrasent pas au sol mais y roulent délicatement avec pudeur et prudence; petites boules de cristal dures comme sa colère et ses poings serrés qui s’abattent plusieurs fois dans la boue. Au troisième coup de poing l’arbitre siffle maladroitement la mi-temps. Les joueurs ne savant pas vraiment s’il siffle ou s’étouffe l’obligent à hurler Mi-temps ! Oooh ! C’est la mi-temps !

Le monde du ballon rond rentre aux vestiaires se passer de la pommade sur les cuisses et les mains sous l’eau chaude. L’altermonde qui l’accompagne, loin du faste et du luxe footballistiques, part se réchauffer devant une bière au bistrot du coin. C’est vraiment un coin, t’as vu ? C’est un bistrot du coin qui se trouve vraiment au coin de deux rues perpendiculaires l’une à l’autre. Me hurle le père de Hervé, du coin du bar. En tout cas je suis content que tu sois venu. C’est pas souvent qu’on vous voit au bord du terrain. Le père de Hervé, comme la majorité des parents des joueurs de l’équipe, ne sait pas trop quoi faire de moi. Il ne sait pas s’il doit me tutoyer ou me vouvoyer. Alors il me vous-toi, en alternance. Je ne sais pas trop quoi faire d’eux non plus. Alors pour faire l’intéressant au milieu de cette bande de moustaches, je dis C’est vrai que c’est pas souvent qu’on vouvoie au bord du terrain, ça tomb…

- Tu rigoles, ou quoi ?! Je suis là tous les dimanches, moi !

- Non mais vous m’avez pas laissé finir. J’al…

- Pas raté une mi-temps depuis que mon fils il est poussin !

- Non mais j’al…

- Oooh !

- Ça tombe bien je préfère qu’on me dise « tu ».

- Quoi ?

- Rien.

- …

- C’est vous qui faites floquer les numéros sur les maillots ?

- Floquoi ?

Quand l’arbitre a été presque aussi rond que le ballon il a crié Oooh ! Faut qu’on y aille, là. J’ai la belle-famille à bouffer ce soir, moi !

La reprise est brutale. Sèche et pure. La balle frappée en demie volée à l’entrée de la surface de réparation ricoche sur la barre transversale puis sur le dos du gardien en retard et meurt au fond des filets. Le Maghreb exulte. S’érige en bloc. S’envole avec effusion. Se frappe la poitrine à coups de poitrine. Se saute sur le dos. Se colle la joue à la joue. S’embrasse le crâne. S’embrasse la bouche. Se frappe la joue à coup de paume de la main. S’insulte. Se balance un grand coup de pied dans le tibia. Se frappe la poitrine à coups de poings. S’étrangle en pleurs. Se sépare avec fracas. Se renverse. S’écroule. Regagne sa place, prêt à reprendre le match avec la rage et les armes aux yeux.

De l’autre côté, la France profonde s’en prend hypocritement à son gardien de but. Des cris fusent. Des cheveux se tirent. Des maillots s’arrachent. Des mères deviennent des putes. Des gouines. Des chiennes. Les pères, eux, restent en dehors de ça[1], jusqu’à ce que l’arbitre asphyxié dans son sifflet vienne leur demander de l’aide, Merde les gars (sifflet) j’ai la belle-famille à bouf-(siifflet)-fer ce soir moi. C’est la dernière fois que je le fais moi de toute façon (siiifflet) ! La dernière fois (siiiiflet) !! La dernière fois, vous entendez (sifflet) ?! Il hurle comme il a hurlé toutes les dernière fois, et à reculons pour rejoindre le rond central.

Le village se réconcilie, les positions se retrouvent (sifflet) et la partie redémarre.

J’en ai toujours voulu à mon père de n’avoir jamais assisté à un seul de mes matchs. Je le haïssais de m’abandonner aux mains de cette bande de fous assoiffés de mi-temps. Je détestais ne pas l’apercevoir là-bas près du banc de touche, et comprendre qu’il était là pour moi. Qu’il était fier de moi, et moi beau comme le soleil. J’avais besoin que sa voix me porte un peu plus loin, me pousse dans le dos, comme une paire d’ailes puissantes et majestueuses plus fortes que le vent tourbillonnant. Il aurait dû être là et se battre avec moi contre le mistral trop froid, les adversaires trop rapides, le ballon trop lourd, les supporters ingrats, les gras insupportables. Mais lui m’abandonnait. Il m’accompagnait au stade, me déposait devant les grilles, m’embrassait sur le front le moteur allumé, me disait Bon courage ou Bonne chance ou Appelle-moi quand tu as fini, comme si j’allais chier un coup. Il le disait sur un ton qui me faisait penser qu’il ne viendrait pas me chercher. Qu’il ne reviendrait jamais et que je finirais de grandir chez Gilles G. ou Jean-Michel I., chez celui qui avait la plus grande baraque. Ça n’aurait étonné personne que mon père m’abandonne un après-midi de Mars. Depuis que ma mère nous avait abandonnés en hiver, quand j’arrivais dans les vestiaires, accablé par le poids de mon sac trop gros pour mes épaules trop chargées, les conversations se heurtaient à un mur et se froissaient en murmures, avant de mourir vraiment et de laisser toute la place à mon malheur. La pitié se glissait dans les yeux comme le froid sous la peau, pour y rester. Aujourd’hui ce même froid me brise les os et me noie les yeux devant le spectacle effarant de mon fils frêle et maladroit à quatre pattes dans la boue et la surface de réparation adverse, le visage brûlant de froid, percuté de plein fouet par un ballon lancé à pleine vitesse et à bout portant. Le choc m’arrache un rire et à mon fils une incisive. Le temps suspend son vol pour permettre à tout le monde de suivre celui de la dent qui traverse le ciel gris comme un météorite, traînant derrière lui un filet de salive ensanglantée qui s’écrasera en étoile sur le sol enneigé. Alors le monde gelé retient son souffle en attendant que mon fils recroquevillé reprenne le sien. Et soudain, l’apnée générale qui paraissait durer une insupportable éternité est brisée par un cri, insupportable également, mêlant à la colère et à la peur, l’inquiétante angoisse de l’exploit du plus faible. Tous les yeux se posent sur moi et mes bras levés et ma bouche ouverte et mes pieds qui bondissent, avant de réaliser que le ballon oublié avait fini sa course au fond des filets. Les dix coéquipiers de mon fils se précipitent autour de lui, l’arrachent du sol, le décroquevillent et le secouent gaiement. Le père de Bastien se rue sur moi et me saute dessus. Il rit, je hurle, il me serre dans ses bras, je lui tape dans le dos. Je lui offre l’abandon, l’euphorie, la liesse un instant et puis je le repousse violemment et cours vomir au pied d’un arbre.

Je suis complètement saoul. Ma mère ne m’a jamais abandonné, mais ça faisait longtemps que je n’avais pas bu d’alcool. Un jour elle a décidé de vivre et elle a eu raison. J’avais oublié le poids du pastis d’ici. Mon père est toujours revenu.

Ça va mieux ou quoi ? C’est la gastroentérique ça, à tous les coups. Je déteste le goût acide qui ronge le fond de la gorge après avoir vomi, et j’ai un grain de riz bloqué entre le nez, la bouche et les yeux. Je tousse. Je ne sais pas ce qui me retient d’attraper le père de Vivien par le peu de cheveux qui lui reste et d’enfoncer sa face de crétin dans la flaque de boue la plus proche, mais je ne le fais pas. Je renifle, et crache. Ah ! À cette époque ça pardonne pas, hein ? Un an sur deux j’y ai droit moi. Ça vide, ça vide. Mais y a un point positif quand même, hein ? J’ai envie de lui dire que le seul point que je trouverais positif à cet instant précis serait que sa moustache lui suture les lèvres, que le froid congèle ses voies nasales, qu’il meure étouffé dans d’atroces souffrances et rate la fin du match. Tu passes ta journée sur le trône, comme un roi ! Je me racle la gorge pour dissimuler un rire.

Je pourrais lui expliquer que ça n’a rien à voir avec la gastroentériTE, que c’est les quatre verres que j’ai bu pendant les vingt minutes de mi-temps qui m’ont assommé parce que je n’ai plus bu une goutte d’alcool depuis quelques mois. Parce que j’ai décidé de ne plus infliger aucune souffrance superflue à mon corps à cause de crises bizarres qui me réveillent la nuit sans raison apparente. Des crises pleines de tremblements dans les jambes, de frissons, d’asphyxies, de noyades, de battements de cœur arythmiques, de bouche pâteuse, d’extrémités glacées, de détresse respiratoire, de cauchemars, de nausées et de peur de mourir. J’aurais pu lui expliquer que je suis réveillé quatre nuits sur cinq depuis plusieurs mois pendant plusieurs heures et regarde les rediffusions du patinage artistique en attendant que ça passe. Que je passe des nuits blanches à lire le dictionnaire ou l’annuaire pour penser à autre chose qu’à cette angoisse qui me compresse la cage thoracique. Des éternités sans lumière à réfléchir à pourquoi moi ? comment ? depuis quand ? Des insomnies pleines de mauvais refrains de Julien Clerc, de solos de Mark Knopfler et de reflux gastriques. Des heures à croire que la suivante sera la dernière de vie, de lucidité, de raison. Je pourrais lui raconter en détails les visites chez le médecin, ses hypothèses de « gastroentérite nocturne », de « stress inconscient », ses errements, ses tâtonnements, ses approximations, les examens sanguins, leurs résultats parfaits, les myorelaxants, leurs indésirables troubles de la mémoire du comportement dépendances physique et psychique sensations d’ivresse baisse de la vigilance modification de la libido, le gastroentérologue et sa caméra trop large au bout de son fil trop long, cette impression d’étouffer, de mourir[2].

J’aurais pu lui dresser l’inventaire de tout ce qui fait que mon renvoi n’a rien d’une putain de gastroentérite. Mais je ne l’ai pas fait. J’étais sur le point de le faire. Je m’étais raclée la gorge et j’avais commencé par Tu sais gros naz… Aïe !! Meeerde !! Il sait pas tirer ce gamin ou quoi ?!! Tu sais pas tirer gamin ou quoi, merde ???!! Putain ! Je vais saigner du nez là ! À tous les coups ! Fait chier ! Merde !

Le grand 4 a frappé la balle de toute sa force, du pointu de sa chaussure gauche, dans le seul but de l’envoyer le plus loin possible au-delà des limites du terrain. Je l’ai vue grossir au fur et à mesure qu’elle avançait à toute vitesse vers moi jusqu’à ne plus voir qu’elle et tomber à la renverse. Quand je me relève en gueulant, mon nez dans la main et le grain de riz dans la bouche, « Né un jour de pluie » est assis dans l’herbe, en larmes, et personne ne s’étonne.



[1] Conscients de participer d’une certaine façon et sans trop d’effort à l’émancipation de leurs fils, et heureux de les voir se frictionner un petit peu avec leurs pairs plutôt qu’avec, eux, leurs pères ; eux, les pères donc, commentent de loin et avec le sourire les allégations scabreuses concernant leurs femmes respectives qui, portées par le vent (les allégations), arrivent avec un peu de retard jusqu’à leurs oreilles perfides. Monique ? Avec une autre femme ? Ça m’étonnerait, tiens ! Mais je voudrais bien voir ça ! Babeth ? Pute ? Ça me dérangerait pas, tu sais. Ça la détendrait un peu et puis ça arrondirait les fins de mois.

[2] Aucune de ces investigations n’ayant aboutit à un résultat tangible concernant les causes de mes crises nocturnes, j’ai dû me résoudre, dans un souci de préservation de moi-même, à leur attribuer quatre raisons principales en fonction de mon humeur : ma mère, mon fils, la mère de mon fils et les ondes wi-fi qui parcourent mon appartement.

Aucun commentaire: