- Et après on part pendant un an en Amérique du sud et on fait des petits indiens.
Je ris. Elle dit
- Alors toi depuis que t’as lu dans ton horoscope que les sagittaires étaient de grands voyageurs tu veux voyager ?
Elle rit. Je dis
- Ouais ! Et je travaille dans le social parce qu’une fois j’ai lu qu’ils étaient généreux aussi…
On rit.
- …et je suis avec toi parce qu’ils ont dit que j’aurai pas de chance en amour.
Je ris. Elle part.
Alors on se dispute.
- Tu fais vraiment chier de t’énerver comme ça tout le temps pour rien !
- Mais c’est toi qui t’énerves !
- Je m’énerve pas ! J’ai le droit de te dire que ça me fait chier que tu t’énerves quand même !
- Mais t’as vu comment tu me parles ?! Tu me cries tout le temps dessus !
- Tu rigoles ou quoi ? C’est toi qui cries ! « Crier » c’est quand le volume de la voix
augmenteeeeeeeAAH !!!! Là je crie.
- T’es vraiment nul.
- Mais c’est toi ! Moi je te dis juste ce que je pense et toi tu gueules. C’est injuste !
- Non mais ça va pas ou quoi ?! C’est toi qui es injuste !! On peut pas parler avec toi tu t’énerves tout le temps, regarde !
- Arrête de dire que je m’énerve putain, ça m’énerve. Je suis pas énervé, tu m’as jamais vu énervé, d’accord ? Tu veux que je m’énerve ? Tu veux que je m’énerve vraiment ?
- T’es naze.
- Tu me fais chier.
- C’est toi qui me fais chier.
- Arrête de répéter tout le temps ce que je dis et de me dire que je suis ce que je te dis que tu es.
- Quoi ?
- Rien.
- T’es ridicule.
- C’est toi qui es ridicule.
- T’es vraiment trop bidon.
- Oh, vas te faire foutre.
- Tu me fais chier.
- Je me casse.
- C’est ça.[1]
Alors je me casse.
Et quand je pars je rêve d’espace. Je rêve de sortir de cet appartement bruxellois[2] et d’être à Égat[3]. Je rêve de tomber dans notre champ avec son herbe trop haute, en face de notre chalet trop grand et trop cher pour un seul salaire. Je rêve de tomber sur mon frère avec son short, ses crampons, mon ballon. Je rêve de ces matins d’hiver pyrénéen où nous partions avec nos sécateurs rouillés tailler l’herbe pour nos matches de rêve. Mon frère serait Jacek Ziober[4], et puis Xuereb[5], Wilbert Suvrijn[6], et Asanovic[7] ; moi, Claude Barabé[8], Olmetta[9], Bernard Lama[10]. Il serait tous les Montpellier Hérault Sporting Clubs et moi tous les derniers remparts du monde connu. Nous serions tous les deux Philippe Sers[11] et nous emballerions pour des touches à hauteur de la ligne médiane et des corners ratés, nous ferions 25000 de 3000 supporters, nous aurions l’accent et les aigus saturés, nous abuserions de « diable vauvert » et de « travailleur de l’ombre », nous ferions des phrases sans point, sans pause, sans autre intérêt que de créer de l’intérêt, jusqu’à l’asphyxie, et nous y croirions.
Je rêve.
Quand j’ouvre la porte bruxelloise je n’ai d’autre horizon que le mur de l’immeuble Saint-Gillois d’en face[12], et j’ai oublié mes clés. Je suis parti uniquement parce que j’en ai marre qu’elle puisse le faire et que je sois trop lâche pour. C’est toujours elle qui part, en claquant la porte. Et elle n’oublie jamais ses clés. Alors que cent fois pendant la dispute, mille fois quand c’en est une longue, je me dis « je vais me casser...encore une phrase qui me plaît pas et je suis parti…je te plante là comme une fleur… moche…et tu feras moins la maligne crois-moi… » Et jamais je ne pars. Et ça m’énerve. Elle ne se pose même pas la question, elle part. C’est une femme. Elle ne réfléchit pas. Enfin je veux dire… elle vit quoi. Elle fait ce que ses tripes lui conseillent, elle fait confiance à sa colère, elle… m’énerve. Elle disparaît. Des heures, des après-midi. Je feins de m’en foutre un moment, et puis je me calme, et quand je suis redevenu un être raisonné qui ne répond pas d’une manière complètement immature à ses pulsions, je m’inquiète. Et je l’attends. J’essaie de lui téléphoner. Elle ne répond pas. J’appelle ses copines. Elles ne savent jamais rien. Elles ne savent rien à rien de toute façon. Je pars la chercher. Il se met à pleuvoir évidemment. Quand je rentre elle est là. Elle prend une douche. Je la rejoins, je m’en fous je suis déjà mouillé. Je la serre contre moi, je m’excuse, elle ne réagit pas, ses bras ballants le long de son corps parfait prisonniers des miens, je la serre un peu plus encore, je pleure que j’étais inquiet, je m’en fous ça se voit pas on est sous la douche et mes larmes salées se perdent dans la cascade calcaire, elle dit que elle non ça va pas de problème, j’accentue un peu plus encore mon éteinte, cette fois dans l’espoir de lui casser une côte ou deux, je lui dis que je l’aime, elle dit oh ça va j’étais à H&M, et elle m’embrasse, comme les grands, avec la langue et tout.
Mais cette fois je pars. Et elle va le regretter. À peine dehors une question terrible m’assaille. Un paramètre auquel je n’avais pas du tout réfléchi avant de passer à l’acte. Un détail peut-être, mais d’une importance capitale quant aux conséquences et à la signification que je veux donner à mon geste : je vais où ? Et pour combien de temps ? C’est quoi le barème ? C’était une grosse dispute, ça ? Comment elle décide de rentrer, elle ? Est-ce que partir une semaine à Barcelone serait excessif ? Et puis c’est dimanche tous les magasins sont fermés. J’irais bien boire un thé chez l’arabe d’en face mais il utilise du Lipton. Je pourrais aller manger un kebab chez le turc, en bas, sur la place, mais il est dégueulasse. Ça fait combien de temps là ? En plus avec la chance que j’ai elle va partir et j’ai pas les clés. Je vais lui téléphoner et elle va pas répondre. Ses copines vous savez ce que j’en pense. Les battements de mon coeur s’accélèrent et ma gorge sèche. Mon estomac rétrécit et mes extrémités glacent. Mon signal d’alarme s’enclenche. Il commence à pleuvoir évidemment. Je peux pleurer je m’en fous, mes larmes se noient dans la précipitation acide. Acide comme la fiente d’oiseau qui vient de s’écraser sur mon épaule gauche[13]. Alors, seul sous la pluie et le caca de pigeon, les yeux bouffis de mes larmes alarmes, le visage dans les mains, assis sur le trottoir turc, je pense à Jean-Jacques Debout qui écrivit « Le lapin » en pleine tourmente, et je sais : je vais écrire. Voilà pourquoi je pars. Je pars pour écrire parce qu’on n’est jamais aussi bon que dans la détresse. Avec mes feuilles et mon stylo je vais me vider dans un bar isolé[14] devant un verre de vin rouge et des chips au paprika. Je vais la lui écrire son histoire. Je vais lui raconter son enfant. Dans un subtil mélange d’épisodes autobiographiques à la fois hilarants et poignants d’authenticité, et de passages fictionnels nés d’une imagination exceptionnelle et virevoltante, je vais en faire une œuvre déchirante d’un génie renversant[15].
[1] Ici, l’auteur prend délibérément l’hypocrite décision de s’ « omniscienciser » (et dans la foulée d’inventer un vilain mot (dont l’unique et égoïste utilité et de s’éviter de longues et fastidieuses phrases de rébarbatives explications théoriques sur les différents rôles et places qu’un auteur peut adopter (théories apprises un jour en classe et depuis longtemps (et peut-être même immédiatement) oubliées)))) pour dire à ses (jusqu’ici et cette phrase interminable et brouillonne (jalonnée d’intempestives et peu justifiées parenthèses maladroitement ouvertes et anarchiquement refermées)) amis lecteurs, que les répliques de ce dialogue peuvent être indifféremment attribuées à l’un ou l’autre des protagonistes, selon leur préférence ou leur humeur, puisqu’elle et lui font preuve d’une mauvaise foi intolérable et d’un manque flagrant d’imagination argumentative.
[2] « Bruxellois » n’étant ici qu’une indication géographique ne définissant en rien l’appartement lui-même. Les appartements bruxellois étant composés, un peu comme partout ailleurs, de murs verticaux que supporte un sol généralement plat et qui soutiennent un toit, généralement incliné, pour l’évacuation des eaux.
[3] Village oriental des Pyrénées
[4] 1m58, polonais, tête de rat, rapide
[5] Frisé, moustaches, ressemble étrangement, je réalise maintenant, à L. le père de ma sœur.
[6] « Travailleur de l’ombre » (Philippe Sers, RadioFrance Hérault)
[7] Gaucher contrariant
[8] Dans mes mauvais jours
[9] Ancien chanteur
[10] Oui, ça c’était un peu exagéré
[11] Commentateur radiophonique à l’accent hystéro-tonique
[12] Ici par contre l’indication géographique est accompagnée d’une réelle référence culturelle, car le monde connaît la réputation architecturale de Saint-Gilles, quartier populaire où « pullulent des édifices Art nouveau, le n°92 de la rue Africaine et ses grandes fenêtres rondes, le n°83 de la rue Faider et son original oriel, l’hôtel Otlet et ses tourelles lui donnant des airs de petit château (rue de Livourne, 48). Rue Defacqz, deux façades admirables de Paul Hankar : le n°48 (la maison Camberlini, 1897) et le n°71 (sa demeure personnelle, 1893), qui jeta les bases du sgraffite. Au n°224 de l’avenue Louise, l’hôtel Solvay, dû à Horta (1898) ». Bruxelles Cartoville, Guides Gallimard.
[13] Ici petite anecdote sous la forme d’une question : combien de fois cette année avez-vous été victime, ou témoin direct, d’un accident oiseau ? Tenez-vous bien, moi, trois de chaque. Oui, trois fois cette année j’ai été pris pour cible par je ne sais quel oiseau de mauvais augure. Et trois fois également, j’ai été témoin de tels assauts barbares par les mêmes oiseaux dont je tairai le nom de peur d’être grossier, sur la fille que j’aime (et oui, malgré tout. Malgré les disputes, sa mauvaise foi et son manque d’imagination argumentative).
[14] Ou inversement
[15] Ça aurait été un petit peu présomptueux comme titre, non ?
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