- T’en fais pas un peu trop avec Dave Eggers, là ?
- Quoi ?
- Tu crois pas que les gens ont compris ? Déjà le titre, maintenant ça…
- Non mais quoi qu’est ce que… T’as lu ? Mais t’as lu quoi ? Tu n’es pas du tout censé lire ce que j’écris. T’es même pas du tout censé lire quoi que ce soit d’ailleurs, puisque t’es même pas censé pouvoir lire.
- Attends, tu rigoles ? J’ai quatorze ans quand même. Enfin au début, là, j’ai quatorze ans.
- Treize.
- Ok, treize… on va pas chipoter.
- Tu parles vraiment comme ma mère.
- À qui la faute ?
- Et t’es vraiment aussi chiant que la tienne.
- Parlons-en d’ailleurs, tiens. Puisqu’on y vient. C’est qui ma mère ? Une caricature de femme divorcée qui n’a rien trouvé de mieux à faire pour suturer la cicatrice béante que votre séparation a laissée au milieu de sa poitrine, que de te remplacer par le premier « homme » venu ? C’est elle ma mère ? C’est ça ma mère ? Une caricature ?
- Qu’est ce que tu connais aux femmes, toi ?
- Qu’est ce que tu connais des femmes pour en inventer une ?
- J’en ai inventé une parce qu’on en avait besoin, Jojo. Sinon tu serais pas là, je te signale. Et moi non plus.
- Tu ne serais pas là ? Tu n’existes pas en dehors de la page, c’est ça ? Et à qui tu veux faire croire que cette histoire et ses personnages ne sont pas qu’un prétexte pour te raconter toi ? Que tu n’es pas toi-même à la fois le fils, le père, la mère ? Que tu n’as pas volé un bout de ton frère, un morceau de ta mère, une partie de ton père pour les compléter, pour te compléter ? Tu crois sincèrement les gens aussi cons ? Elle a raison, tu n’as vraiment aucun respect pour rien.
- Arrête d’italiquer comme ça à tout bout de champs c’est désagréable à entendre, et à lire. Qu’est ce que vous avez aujourd’hui ? Qu’est ce qui ne va pas depuis quatre pages, là ? J’écris ce que je veux, comme je veux, pour les raisons que je veux. D’accord ? Et je n’ai pas à me justifier. Ni auprès de toi, ni auprès de personne. Parce que vous n’existez que par ma volonté de toute façon.
- Ah, c’est ça… Tu vois on y vient. La superpuissance de l’auteur. La position qui te permet d’assouvir tes envies de contrôle et d’autorité. Celle que tu n’auras jamais dans la vie réelle, dans laquelle tu es toujours sous la menace de l’imprévu et du plus fort que toi (et c’est fréquent), du plus grand (et c’est pas difficile), du refus, de l’erreur. Ici pas d’erreur. Ici tu effaces, tu n’enregistres pas, tu « reset ». Et pas une trace. Même pas un brouillon froissé dans une poubelle. Même pas les cendres. Même pas l’empreinte. Alors tu peux tout te permettre. Confondre Diam’s et M.Pokora, ridiculiser le monde du football amateur, Mark Knopfler et Julien Clerc, fustiger le Rn’B et Samuel Benchétrit, parler d’une affaire dont tu ne connais rien, exactement comme tu reproches à la populace que tu méprises tant de le faire. Tu te permets tout. Même de faire un enfant. La chance que j’ai de t’avoir comme père ! Toi et ta théorie mal assumée de la procrégoïstation.
- Quoi ?
- Quoi « Quoi » ? T’as déjà oublié ?
« Moi j’aurai pas d’enfant. Non, j’ai bien réfléchi. Et j’en voulais des enfants pourtant, plein. Mais là j’ai bien réfléchi et je ne trouve pas de raison convaincante d’en faire. Mis à part l’égoïsme. Je vois pas non. Bien sûr c’est égoïste de faire des enfants. Cite-moi ne serait-ce qu’une autre raison d’en faire qui n’ait pour but une satisfaction personnelle. Pourquoi les gens veulent des enfants ? Pour les voir grandir. Pour être fiers d’eux. Pour mettre en pratique toutes les extraordinaires théories sur l’éducation qu’ils ont eu le temps d’élaborer en regardant les autres se planter grossièrement. Pour ne pas répéter les erreurs de leurs parents débutants. Pour leur offrir tout ce qu’eux n’ont pas eu ? Leur permettre de faire ce qu’eux n’ont pas pu ? Oui ça nous donne une bonne raison ça, et altruiste en plus ! Qui ne cache qu’un mauvais prétexte pour enfin venir à bout des pires frustrations que l’échec et la privation ont creusées en nous, comme des fondations profondes, comme des racines qui nous tiennent debout, penchés mais debout. Voilà pourquoi on veut des enfants ! Le monde veut des enfants qu’il abandonnera lâchement uniquement pour s’en servir de béquilles et se maintenir plus ou moins droit, le front haut, la posture altière, consolé d’avoir enfin réussi quelque chose. Les aimer ? Mais oui c’est beau de les aimer ! C’est généreux ! C’est donner et pas prendre, oui, t’as raison, donne ! Donne leur cinq ans, vingt ans, donne leur l’espoir du bonheur, donne leur l’illusion de la facilité, donne leur tes conseils, tes leçons, ton plan d’évasion, l’adresse d’un bon coiffeur ! Donne ! Donne ! Donne ! Et regarde-les partir, regarde-les tomber, regarde-les te regarder mourir. »
T’as failli finir la conversation célibataire. En même temps, pour ne pas faire d’enfant ç’aurait été pratique. Tes amis aussi ont pensé que tu étais un gros naze sur ce coup là. Tu t’es défendu comme t’as pu. Tu as bégayé adoption, t’as bafouillé réchauffement nucléaire et guerre climatique, tu as cité Brassens, Bill Hicks, Chomsky (Noam Chomsky ! Tu étais vraiment prêt à tout). Mais contre la junte féminine et son besoin d’enfanter, de se remplir d’un petit bout de son amour, contre sa faim d’ocytocine, de nausées et de contractions que tu feignais de ne pas comprendre, tes arguments ne pesaient pas un fœtus. Peanuts. Et puis je sais que tu ne le pensais pas vraiment. Que tu meurs d’envie d’avoir des enfants et que tu en auras. Trois au moins, comme prévu. Mais qu’une fois de plus tu t’es « sacrifié » comme tu dis, pour tester une idée, pour montrer à ces amis que tu sous-estimes que d’autres points de vue existent, qu’il faut les accepter. Parce qu’eux aussi tu les prends pour des cons. Alors comme toujours, égoïste et prétentieux, tu t’es placé en maître à penser, en donneur de leç…
- Bon écoute, Ludovic… Tu vois si je t’appelle Ludovic tu fais moins le malin déjà. Jusqu’ici tu n’avais pas de nom, les gens te connaissent sous le surnom de « Jojo », que je peux facilement transformer en « Ludo » si tu continues à me faire chier… Un clic droit, copier/coller et tu n’existes plus. « Jojo » et tout ce qu’il a pu dire ou faire dans les vingt premières pages n’est plus. Disparu. Alors si on ne veut pas en arriver là j’ai besoin de soutien, Jojo. J’ai besoin de pouvoir nous faire vivre encore un peu, collaborer même, si c’est pas trop demander, pour que cette histoire ne soit pas, comme tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent, teintée de morts, de déchirures, de séparations, de tentatives de suicides et d’accidents de voiture. Si tu veux du glauque j’en ai des caisses entières, des dossiers de plusieurs millions de giga octets, des rames et des rames de feuilles A4 80g/m2, tu n’as qu’à demander. Mais si tu veux vivre une vie plutôt paisible malgré tes parents divorcés et tes joues d’homosexuel, aide-moi. Continue de regarder le foot sans me parler ni m’écouter, écarte bien les bras sur le fil entre chez ta mère et chez moi, mue tranquillement, ça permet toujours une petite note d’humour, parle moi de ta mère et pas de son mari, et surtout, ne lis plus ce que j’écris. Et je te promets que je ne dirai plus rien de tes t-shirts Crédit Agricole, ni même des autres. D’accord ? Bon. En tout cas je suis content qu’on ait eu cette petite discussion. C’est bon de remettre les choses à leur place de temps en temps. « Les points sur les i » comme dirait ma mère. Comme tu dirais sûrement aussi d’ailleurs.
- Très drôle.
- T’es prêt ? Alors on y va.
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