dimanche, février 24, 2008

Personne ne s'étonne (9)

Elle me regarde les yeux mouillés et ne dit rien. Elle a évidemment reconnu notre discussion de la semaine dernière, cette conversation qui l’a presque faite me quitter et qu’elle relit maintenant, ex-future célibataire. Aujourd’hui elle a sûrement envie de me quitter pour l’avoir si platement retranscrite. Preuve supplémentaire d’un manque flagrant d’imagination. De quel droit j’utilise sa vie pour en faire cette histoire ? Comment j’ose exhiber ce qui nous appartient, ce qui fait qu’on en est là ? Quelle loi qu’elle ne connaît pas me permet de lui voler ses souvenirs pour les offrir à d’autres[1] ? N’ai-je vraiment aucun respect pour rien ? Même pas pour ma propre vie ? Je la connais par cœur. Ce silence renferme sa colère. Ses yeux noyés sont des mines. Il suffit que je les approche d’un peu trop près pour qu’elle explose et moi avec. Kamikaze de l’amour, du secret, de l’intime. Alors je regarde ailleurs. Mes pieds. Les siens. Ses seins. Mes mains. Quand elle lâchera la meute des mots ils seront sauvages, de guerre. En laiton, taillés en pointe, gros calibres. Sa prochaine prise de parole sera une salve meurtrière. Je me prépare au front, à la tranchée. La boue entre les dents, sous les paupières, plein les narines. Des mots chevrotine. Sur le bout des doigts je la connais. Mon sang bat dans mes tempes le compte à rebours de son détonateur. 5-4-3-2-1-5-4-3-2-1-5-4-3-2-1-5-4-3-2 CLIC !

Quand j’ouvre les yeux elle dissipe de la main le rideau de fumée derrière lequel la clope qu’elle vient d’allumer a dissimulé la chute de sa première larme. Et de sa voix la plus douce elle dit « Elle est déjà finie cette partie ? Mais ils vont où ? »



[1] Peu nombreux sûrement, mais une personne est tout ce qu’il me faut.

Aucun commentaire: