À 14h30 le rassemblement avait pris forme. La forme triangulaire de
Autour d’eux, les murs centenaires des bâtiments de l’hôtel de ville et les centaines de flics rangés en deux rangs nets et disciplinés qui encerclent la place. Les brigades anti-émeutes équipées anti-émeutes : matraques, gilets pare-balles et armures, casques grillagés, armes de poing et gaz lacrymogènes, menottes, rage et soumission inconditionnelle et aveugle à toute instruction émanant de n’importe quel supérieur hiérarchique direct.
Habib était l’un des premiers à prendre le contrôle de la vieille place. En fait il était le deuxième. Juste avant lui était arrivée son amie Beth — prononcée « Bess » avec un cheveu sur la langue parce qu’elle est américaine, à qui il avait donné rendez-vous à huit heures pour le petit déjeuner ce matin. Ils s’étaient assis au milieu du square, juste à côté de la statue sur le socle de laquelle on pouvait lire, sur une petite plaque dorée : « Hic Dies Irae Confecit » Beth raconta à Habib ce qu’il savait déjà. Elle lui expliqua comment, un matin, l’architecte Romuald C. avait surpris sa femme et son amant dans son lit. Elle lui dit comment il les avait assassiné tous les deux, de plus de douze balles dans la tête de chacun. Il écouta comment, transcendé par une quantité impressionnante de multiples drogues hallucinogènes et galvanisé par la haine pour l’humanité toute entière et même pire, l’homme bafoué s’était précipité jusqu’au centre de
Ils avaient pris leur petit déjeuner en se racontant les livres qu’ils étaient en train de lire et les films qu’ils avaient vus la veille. Ils avaient beaucoup ri et pensé, plusieurs fois chacun, à s’embrasser et faire l’amour et partir loin pour vivre ensemble et avoir plein d’enfants et tout. Mais aucun d’eux n’avait mentionné cette éventualité.
Pendant qu’elle lui avait dit combien elle était contente des cours de littérature qu’elle suivait, et qu’elle s’en sortait plutôt pas mal malgré le niveau élevé, il les avait imaginés sur un lit blanc démesuré, dans une immense chambre avec une baie vitrée si grande qu’on en oublierait presque les murs, surplombant la plage où leurs cinq fils et cinq filles construisaient des châteaux de sable et se lançaient des frisbees.
Quand il lui avait confié son projet politique d’éliminer l’argent, le travail, les religions, les frontières et les armes, elle l’avait imaginé venir en elle pour la deuxième fois consécutive, l’embrasser, lui caresser le nez et les lèvres et le front, alors que sur la plage blanche au pied de leur chambre géante, leurs six filles et quatre garçons se lançaient des frisbees et construisaient des châteaux de sable.
Ils avaient souri bêtement tous les deux et s’étaient effleurées les mains en timides caresses.
Peu à peu, sont arrivés les manifestants qui ont progressivement envahi la place. Habib et Beth étaient presque déçus que le rassemblement ait finalement lieu. Ils voyaient leurs rêves de lits immenses, de chambres démesurées et d’innombrables enfants remplacés par les têtes en colère de moustachus encagés. Ils pouvaient entendre, derrière eux, un groupe de voix adolescentes accompagnées par une guitare à peine plus vieille chanter « Give peace a chance » de John Lennon. L’air était chargé de l’épaisse fumée blanche des splifs et des bongs, et des percussions sourdes et rapides des djembés et congas.
Ils pouvaient aussi entendre, à quelques mètres devant eux, la conversation de deux flics :
« Qu’est-ce qu’ils foutent là, ces petits blaireaux ? Ils croient qu’ils vont sauver le monde en chantant des chansons, bordel de Dieu ? Et pourquoi ils sont pas à l’école, hein ? On se demande bien ce que foutent leurs parents, nom d’un chien !
- J’parie que leurs parents sont une bande de toxicos hippies aux cheveux sales !
- Et regarde-moi cette tête de singe, là ! Pour qui il se prend ce petit bougnoule à venir nous dire ce qui va pas chez nous ?
- Moi, je pense qu’on devrait le ramener par la peau du cul régler d’abord les problèmes dans son pays, non ?
- Et brûler ses putains de mosquées.
- Attends juste le signal, mon pote. Ça va chauffer pour leurs culs. »
Ils ont dit tout ça en regardant Habib, certains qu’il ne pouvait qu’entendre et sentir percer la haine à travers la grille de leurs visières. Beth lui avait attrapé la main depuis longtemps, et la serrait aussi fort qu’elle pouvait. Ils se sont regardés un instant pour retrouver un équilibre, un repère dans un monde étranger, et une fois en sécurité, ils se sont souris. Comme il la sentait inquiète, il a dit « C’est pas grave ça va aller. » Et puis il s’est avancé un peu et s’est penché en avant et a posé sa bouche sur la sienne. Elle a fermé les yeux, respiré profondément et léché ses lèvres de la pointe de sa langue.
En une seconde, les percussions, la guitare et les voix adolescentes, les battements de cœurs, les rêves et les espoirs ont été noyés sous le tonnerre sourd du piétinement synchronisé de milliers de bottes de cuir brillant sur le pavé brûlant, et le grondement des centaines de matraques lourdes contre les boucliers levés. La fumée de marijuana s’est enfuie devant celle de gaz lacrymogènes. Le triangle s’est disloqué et dispersé quand la première ligne armée a chargé en trottinant vers les manifestants qui se sont immédiatement mis à courir.
Habib et Beth ont couru ensemble, leurs mains nouées et leurs t-shirts relevés sur leurs bouches et leurs nez pour éviter les fumées étouffantes. Ils ont entendu des matraques anti-émeutes s’écraser sur des crânes d’émeutiers anti-matraques, des femmes crier, des enfants pleurer, leurs cœurs qui battaient plus fort que jamais, le sang qui s’écrasait bruyamment contre leurs tempes et puis plus rien. Une rue fraiche et calme, ombragée par de hauts pins séculaires épars. Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre et se sont serrés fort, haletants, secoués de rires nerveux. Elle a passé une main dans ses cheveux, il a caressé son nez et son front. Elle a posé un pied sur ses pieds pour arriver plus vite à ses lèvres et y déposer les siennes. Tout autour d’eux, des gens courraient en jetant des pierres et hurlaient en balançant des cocktails molotov sur des flics qui courraient en jetant des coups de matraques et hurlaient en balançant des émeutiers à l’arrière de fourgons surchargés. Mais à l’ombre d’un arbre centenaire, sur leur îlot d’amour de fortune, ils étaient sourds aux combats du monde. Rien ne pouvait plus les atteindre.
Rien, sauf les voix des trois crânes rasés qui s’avancent maintenant vers eux. « Je vais te péter ta sale gueule d’arabe, espèce de sale rat ! » « Tu crois que tu peux venir ici et baiser nos femme ? » « Tu baises ça toi, espèce de pute ? » Ils referment leur étau en riant et en crachant de grosses glaires pleines de bière et de goudron. Quand ils ont été assez proches, Habib a crié à Beth de courir — Cours ! Cours vite ! Cours ! — avant de lancer le premier coup au visage de Tony, le plus grand, le plus bruyant, le plus en avant des trois. Poings, têtes et pieds ont volé et atterri au hasard sur des nez, des yeux, des estomacs et des genoux. Quand les sirènes ont été trop proches et que la voiture de patrouille s’est garée au bout de la rue, ceux qui pouvaient courir ont couru. Habib n’a pas bougé de sa position fœtale. Il a écouté les oiseaux et essayé de bouger ce qui était censé bouger. Ses jambes et ses bras ont répondu. Un de ses doigts était anormalement bleu et enflé. Sa tête tournait sans qu’il le lui demande. Le soleil fatigué a finalement réussi à percer les branches épaisses d’un vieux pin pour venir lécher doucement son nez en miettes, sa pommette ouverte, la plaie sur sa lèvre supérieur. Et c’était bon.
Soulagé que ce soit terminé, sa première pensée a été pour Beth, seule au milieu du chaos. Il s’est imaginé se lever, lui courir après, la rattraper et lui faire l’amour tendrement parce que la violence ça va un peu. Mais une ombre est venue briser le baiser du soleil. Une grande ombre. Large. Menaçante. Lente comme une agonie. Lente comme un bourreau. Une ombre de Tony. Celle d’un rapace à l’affût d’une proie blessée, d’une proie facile. Une ombre de lâche. Au bout de la rue, la sirène hurlait encore mais la voiture était abandonnée, juste là pour bloquer une issue. Les mots ont résonnés dans la rue vide « J’en n’ai pas eu assez, fils de pute ! Tu vas payer pour ce coup de poing lancé trop tôt. » Habib a fermé les yeux et n’a pensé a rien. Il a presque arrêté de respirer et a attendu. Tony s’est abaissé, s’est rapproché de lui et a murmuré dans son oreille « Si je te tuais je te ferais une faveur sale ara… »
Habib a attrapé le crâne rasé avec sa main droite et l’a tiré en avant aussi fort qu’il a pu. Le vautour surpris a perdu l’équilibre et s’est écrasé violemment au sol. Son nez a explosé en mille morceaux sur l’asphalte chaud. Habib a relevé la tête ensanglantée par la nuque et l’a frappée à plusieurs reprises sur le goudron, en hurlant avec chaque choc. Le bruit des os qui se brisaient lui donnait des frissons et quand la tête a été trop lourde, il l’a laissée tomber une dernière fois et s’est relevé. Le monde autour avait disparu. Il avait dérivé trop loin sur son océan de rage. Pas de terre en vue. Juste ce naufragé dans cette flaque de sang. Carcasse recroquevillée sur sa propre haine. Le premier coup de pied qu’il lui a balancé dans le dos a été douloureux. Au deuxième il se sentait déjà mieux. Le troisième, le quatrième et les centaines qui ont suivis avaient le goût sucré de la vengeance. Vengeance pour avoir été tabassé sans raison. Vengeance pour ses parents, ses grands-parents et les grands-parents de ses grands-parents utilisés comme esclaves bon marché avant d’être abandonnés et parqués dans des cités dortoirs insalubres jusqu’à ce que la mort les en sauve. Vengeance pour les deux-tiers du monde exploités, humiliés, assassinés par le reste. Vengeance pour l’avoir conduit à cette extrême violence incontrôlée.
Tous les manifestants étaient partis maintenant. Les mains en l’air, les mains sur leurs yeux et leurs bouches, les mains dans le dos. Les cris, les pleurs, les matraquages avaient cessés. La seule sirène qui pleurait encore était celle de la voiture de patrouille garée au bout de la rue. Derrière ses portes ouvertes, deux officiers maintenant, armes à la main pointées sur Habib. Ils hurlent quelque chose qu’il n’entend pas. Il les regarde un instant et ses yeux appellent au secours. Mais son pied s’écrase pour la millionième fois sur le dos fracassé du cadavre devant lui. Il ne peut juste pas s’arrêter de frapper. Un des flics crie encore quelque chose qu’il n’entend toujours pas. Un premier coup est tiré. En l’air. Résonne. Habib s’arrête et les fixe, immobile, les bras ballants le long du corps, à bout de souffle. Puis il se retourne et s’éloigne en titubant. Un dernier cri n’arrive pas jusqu’à lui.
Contrairement à la balle qui l’a attrapé à la nuque, l’a plaqué au sol et l’y a laissé. Il ne s’est jamais relevé. Il est juste mort là, sous une dernière caresse du soleil.
Beth est rentrée chez elle saine et sauve.
Ce matin, en allumant la radio, elle entend qu’un « manifestant de type maghrébin a été abattu par un officier de police alors qu’il venait de battre à mort un jeune militant d’un parti d’extrême droite. Cet incident isolé, déclare le préfet, n’aurait jamais dû se produire mais ne pouvait être évité. » Quelqu’un, plus tard, parlera aussi d’une « agression d’une violence inouïe sur un jeune militant exemplaire. »
Et la lutte se nourrit de luttes.
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